En politique française, c’est l’impasse passionnelle. À l’heure du polyamour et du plan à trois, extrême gauche et extrême droite seraient bien inspirées de céder à l’union interdite, sous le regard des gilets jaunes qui en ont fait le lit.


Les boulevards sont noirs de monde. On prend pas les mêmes, et on recommence. La manifestation n’était plus seulement jaune, mais aussi rouge de syndicats, blanche de personnels médicaux ; un arc-en-ciel de fonctionnaires et de délaissés. Peu, ou pas de casse. En face, la rhétorique de l’exécutif est aussi prévisible qu’un clown avec sa fleur à eau : « ne pas sous-estimer l’ampleur de la protestation » tout en « restant déterminé sur les fondamentaux ». Jeu de ping-pong: on annonce déjà la prolongation des grèves qui paralysent les transports, blocages qui seront comme toujours désamorcés par quelques concessions dans le projet de loi sur les retraites. Le but est aussi d’arriver à temps pour mettre les pieds sous la table, sans que la bûche de Noël n’ait trop fondu. Mais cette fois-ci, la composition du mouvement contestataire amène à espérer autre chose qu’un bras de fer « syndicats / méchants réformateurs LREM ». L’antagonisme n’est pas uniquement social: il est sociétal, et identitaire.

La nouvelle “convergence des luttes”

L’immense dissidence que forment les syndicats, les gilets jaunes, le Rassemblement National et La France Insoumise, est intrinsèquement accordée sur la volonté de défendre un modèle français autre que celui dessiné par les sociales-démocraties, qui n’ont de social que leur nom. La sauvagerie du marché mondialisé, l’absurdité écologique qui en résulte, les privatisations, l’État qui se retire progressivement de toutes les structures qui faisaient la Nation, la dérégulation financière, l’ubérisation, la flexibilité du travail… Tout ça, ils y ont assez goûté sur leur sol ; et en voyant l’exemple allemand, ils disent définitivement « Nein ! ».

A lire aussi, Alexandre Devecchio: «Les populistes sont des lanceurs d’alerte»

Pour gouverner, les anti-libéraux n’ont numériquement pas à siphonner tel ou tel parti. Leur alliance dans les urnes les propulserait au pouvoir. Mais réduire à leur vision économique les manifestants qui constellent depuis un an les rues de France serait fallacieux. C’est tout un mode de vie qu’ils sont prêts à défendre. Ensemble ?

Point de crispation: l’immigration

À gauche, on ne tient pas la main aux fascistes. À droite, on refuse une valse avec ceux qui un mois plus tôt défilaient aux côtés des Frères Musulmans. Pourtant, le RN a su, depuis l’éviction de Jean-Marie Le Pen et l’intervalle Philippot, effectuer un virage social qui jure avec ses vieilles ambitions libérales. LFI, avec à sa tête Jean-Luc Mélenchon, ancien chantre de l’utopie des citoyens du monde, parle maintenant de « protectionnisme solidaire », à la manière d’un Montebourg décomplexé.

Le désaccord est idéologique, essentiellement porté sur la question migratoire. Ce seul point empêche tout rapprochement. En Italie, un autre grand peuple a su balayer les divergences au profit d’une cause plus grande. En futur socle de cette coalition, les gardiens de ronds-points aux tenues réfléchissantes sont en capacité d’être les guides providentiels.

Le diable s’habille en jaune

Les gilets jaunes sont à la fois l’antidote à bien des maux, et l’incarnation de cet amour impossible. Je n’ai toujours pas compris comment l’opinion avait pu avec le temps leur devenir aussi défavorable, étant donné que leurs revendications n’ont jamais bougé, et qu’ils n’ont pas, sauf absence de ma part, été aux manettes du pays. L’image, comme dans le marketing le plus avisé, serait donc plus forte que les convictions. Il aura fallu que quelques dizaines de black blocs cassent les vitrines de commerçants désemparés, et qu’un Alain Finkielkraut en pleine digestion croise la route d’un écervelé à la barbe mal rasée, qui lui vomira des insultes antisémites, pour que nombreux Français cessent de soutenir ce soulèvement historique et populaire.

A lire aussi: Les mauvais joueurs de la démocratie

« Le sceptre du pauvre est la patience », disait Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune. À rebours de son sacre, ses opposants ont compris que la division était la meilleure arme pour lui barrer la route. La plèbe, les petites gens, les « sans-dents », appelez-les comme vous voulez, ne sont ni théoriciens, ni économistes, et Dieu merci encore moins énarques.

Au risque de rentrer borgnes, ils battent le pavé et bravent les saisons avec pugnacité. 

Leur urgence première n’était pas de formuler des doléances, mais de montrer à leurs dirigeants que la France d’en bas avait encore un pouls. Car avant toute revendication politique, eux « qui ne sont rien », viennent (se) prouver qu’ils existent encore.

Lire la suite