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«Les populistes sont des lanceurs d’alerte»

Entretien avec Alexandre Devecchio

«Les populistes sont des lanceurs d’alerte»
Depuis le poste d'observation privilégié qu'est le FigaroVox, Alexandre Devecchio assiste depuis cinq ans à l'émergence du populisme. © Hannah ASSOULINE

Journaliste, animateur du Figaro Vox, Alexandre Devecchio annonce dans Recomposition la fin du vieux monde post-guerre froide. L’utopie d’une démocratie libérale régie par la technocratie et le marché a fait long feu. Plutôt que de fustiger le réveil des peuples, nos dirigeants feraient mieux d’écouter leurs revendications.



Causeur
. Votre nouveau livre, Recomposition, annonce l’avènement d’un « nouveau monde populiste ». Pourtant, la coalition italienne a explosé en vol, en Grande-Bretagne, Johnson est freiné par ses parlementaires et les gilets jaunes français ne trouvent aucun débouché politique. Prenez-vous vos désirs pour des réalités ?

Alexandre Devecchio. Vous ne parlez ni d’Orban, qui en est à son quatrième mandat en Hongrie, ni de Trump qui est bien placé pour en faire un second… Concernant l’Italie et l’Angleterre, sauf à abolir les élections, il faudra bien, tôt ou tard, revenir aux urnes. Salvini comme Johnson pourraient alors obtenir de larges majorités. Enfin, le mouvement des gilets jaunes a été en partie phagocyté par la gauche radicale et son caractère antipolitique l’a empêché de se structurer et de faire émerger de véritables leaders. Cependant, les gilets jaunes auront largement contribué à rendre visible une France jusqu’ici oubliée par les médias et les politiques. Le mouvement restera comme un tournant de la vie politique française. Le récent discours musclé d’Emmanuel Macron en matière d’immigration est, selon moi, une conséquence de la mobilisation de la France des ronds-points.

Peut-être, mais de là à annoncer une victoire populiste…

Justement, je ne le fais pas ! Je décris précisément le moment de recomposition que nous sommes en train de vivre. Pour paraphraser Gramsci, nous nous situons dans un « interrègne », entre deux « hégémonies » : Un monde se meurt et un autre tarde à naître. La décomposition du « vieux monde » n’est pas achevée. Il résiste en jetant toutes ses forces dans la bataille, comme on peut le constater aujourd’hui au Royaume-Uni et en Italie. Mais dans la brume, apparaissent déjà les contours du monde à venir. Sera-t-il populiste ou le populisme ne sera-t-il qu’une étape transitoire contribuant avant tout au dégagisme des anciennes structures ? Une chose paraît certaine, l’ordre global, tel qu’on l’a connu, est à terme condamné. Contrairement à ce qu’avait théorisé Francis Fukuyama après la chute du bloc soviétique, l’Histoire n’est pas finie : la « mondialisation heureuse », régie par la technocratie et le marché, est désormais une idée du passé. Car la classe moyenne occidentale, après avoir adhéré à la mondialisation, constate qu’elle en est la grande perdante. Elle souffre d’une triple dépossession, économique, culturelle et démocratique, mais n’entend pas disparaître. Le vote populiste n’est rien d’autre que son cri de révolte. Que les leaders populistes actuels réussissent ou échouent, le retour des peuples sera un phénomène durable.

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Vous parlez de la résistance du vieux monde. Mais la révolte populiste n’est-elle pas aussi un refus du vieux monde (des nations, des familles, de la différence sexuelle) de ne pas disparaître, une volonté de conserver quelque chose du passé ?

Lorsque j’évoque ironiquement le « vieux monde », c’est celui des années 1980 qui rêvait d’abolir les frontières géographiques, mais aussi culturelles, anthropologiques. Ce fantasme a engendré de profonds désordres, en particulier pour les plus humbles qui n’avaient pas les moyens de s’abriter derrière une « frontière invisible ». Le moment populiste exprime, en effet, leur volonté de protéger leur modèle social et leur identité face aux migrations massives, de renouer avec un certain nombre de permanences face au rouleau compresseur de la globalisation. Ils n’aspirent pas à un monde fermé, mais à un monde stable.

Malgré la crise identitaire, économique et sociale de longue durée que nous vivons, nous avons élu un président progressiste résolument antipopuliste.

Certes, notre président est un écueil de taille dans mon tableau. Il a d’ailleurs été élu à contre-courant de la lame de fond populiste occidentale, un peu comme Mitterrand qui s’installe à l’Élysée en 1981, alors que Reagan et Thatcher incarnent le néolibéralisme triomphant. Aujourd’hui, malgré sa volonté proclamée d’incarner le « nouveau monde » et son élection sur fond de dégagisme, Macron est en fait le dernier représentant du vieux monde technocratique et marchand. Cependant, il se distingue par son côté hybride. Si, sur le plan idéologique, le président de la République est l’antithèse des « populistes », sur la forme, il en reprend beaucoup de codes : le goût de la transgression, l’utilisation du numérique, l’uberisation des corps intermédiaires, un positionnement politique qui entend dépasser le traditionnel clivage droite/gauche. Ce qui fait dire à Alain Minc que Macron est l’expression d’un « populisme mainstream ». Il n’est pas impossible que demain s’opposent deux formes de populisme. Celui des classes populaires contre celui des élites.

Visiblement, celui des classes populaires, exprimé par le Rassemblement national, ne convainc pas de sa capacité à gouverner.

L’échec des populistes dans l’Hexagone tient à une particularité française : notre principal parti populiste s’inscrit dans une généalogie politique, celle de l’extrême droite, que les Français n’ont pas envie de voir au pouvoir. À la faveur de la bipolarisation du débat politique entre le RN et La République en marche, Emmanuel Macron espère se retrouver en 2022 dans la même configuration qu’en 2017 et battre au second tour une Marine Le Pen qu’il considère probablement comme structurellement inéligible. Dans un scrutin majoritaire à deux tours, où le vainqueur doit réunir au moins 50 % des voix, son calcul a toutes les chances de fonctionner. D’autant plus que l’équation personnelle de Marine Le Pen reste brouillée par ses insuffisances lors du débat d’entre deux tours il y a deux ans. Reste qu’en réunissant les bourgeoisies de droite et de gauche, Macron a rassemblé un « bloc élitaire » (Jérôme Sainte-Marie) socialement et idéologiquement homogène, mais aussi très minoritaire – un petit quart des inscrits. Jusqu’où pourra aller la sécession des élites ? Le parti des 25 %, favorable a toujours plus d’Europe et de mondialisation, pourra-t-il gouverner éternellement contre la majorité ? En cas de nouveau second tour, Macron/Le Pen, la victoire annoncée du premier se fera sur fond de défiance et d’abstention massive. Dans cette hypothèse, je crains une terrible crise démocratique que le mouvement des gilets jaunes n’aura fait que préfigurer.

La mobilisation des gilets jaunes est selon vous une lointaine conséquence du déni de démocratie qu’a été le « non », piétiné, du peuple au référendum de 2005. Pourtant, la plupart des revendications étaient strictement matérielles. Ne vous faites-vous pas le ventriloque du peuple ?

Voir dans les gilets jaunes, du moins dans ce qu’ils étaient avant d’être noyautés par la gauche radicale, un mouvement uniquement matérialiste me paraît un peu court. Je n’ai pas inventé le référendum d’initiative citoyenne (RIC) ! Cette revendication traduit le sentiment de dépossession démocratique de tous ceux qui estiment ne plus avoir de voix, malgré leur droit de vote. La Marseillaise entonnée dans les cortèges et l’omniprésence du drapeau tricolore témoignaient du souffle patriotique qui animait le mouvement, de sa quête d’appartenance nationale. De même, les drapeaux régionalistes picard, breton ou alsacien montraient un désir d’ancrage et d’enracinement. Enfin, les barbecues improvisés sur les ronds-points reflétaient le besoin de lien social et de solidarité dans un univers où les hommes sont connectés, mais aussi atomisés.

Gilets jaunes lors de la treizième semaine du mouvement, le 9 février 2019. © MARIN DRIGUEZ/SIPA
Gilets jaunes lors de la treizième semaine du mouvement, le 9 février 2019. © MARIN DRIGUEZ/SIPA

Les gilets jaunes ont parfois produit une drôle d’émulsion, à la fois rouge, brune et tendanciellement complotiste. Bref, la contestation de la démocratie libérale peut engendrer des monstres. On peut préférer « l’empire du moindre mal » (Jean-Claude Michéa) qu’est la démocratie de marché aux utopies qui virent au cauchemar ?

Le danger principal ne vient pas des populistes. Ils ne sont que le thermomètre de la colère des peuples et de leur malaise démocratique. D’une certaine manière, on pourrait presque dire que ce sont des lanceurs d’alerte !

L’aspiration d’une partie des peuples à plus d’autorité ne vous inquiète-t-elle pas ?

L’autoritarisme ne vient pas toujours d’où l’on croit. Emmanuel Macron et Castaner ont su en faire preuve durant la crise des gilets jaunes. Demain, je ne serais pas surpris de voir les écologistes justifier des politiques liberticides au nom de l’impérative sauvegarde de la planète. En revanche, ceux qui annoncent le retour d’un fascisme à la mode des années 1930, dont les populismes seraient les héritiers, ont une guerre ou deux de retard. À mon sens, la vraie menace est celle de la balkanisation ou la libanisation des sociétés occidentales. La libération des forces du marché, conjuguée au multiculturalisme, n’a pas produit le village mondial pacifié espéré, mais au contraire le grand retour d’un féodalisme meurtrier. Jérôme Fourquet, mieux que personne, a décrit ce processus de morcellement dans L’Archipel français. Mais ce sont toutes les sociétés occidentales qui semblent en voie de « zadisation ». Les vieilles nations sont attaquées par le haut par les multinationales et pas le bas par les tribus. Sans un sursaut collectif, le nouveau monde sera celui des GAFA et de la burka, du McWorld et du djihad, comme le prophétisait dès les années 1990 Benjamin Barber.

Vos convictions souverainistes vous amènent parfois à comparer la construction européenne au totalitarisme soviétique. Ne charriez-vous pas un peu ?

À aucun moment, je ne mets sur le même plan le totalitarisme soviétique, qui reste l’idéologie la plus meurtrière de tous les temps, et l’européisme techno-marchand qui s’est imposé de manière non violente. En revanche, je compare l’effondrement du monde néolibéral à celui du bloc soviétique. Dans son livre, Le Destin de l’Europe, l’intellectuel bulgare Ivan Krastev, qui a vécu cet effondrement de l’intérieur, dresse un parallèle entre l’URSS avant sa chute et l’Union européenne aujourd’hui. L’Union européenne de Maastricht était le laboratoire avancé du nouveau monde globalisé, comme l’Union soviétique prétendait être l’avant-garde du communisme censé éclairer l’humanité. Si l’Union européenne n’a rien de totalitaire, son fonctionnement est postdémocratique : l’État de droit et les libertés individuelles y sont heureusement garantis, mais le peuple n’est plus souverain et tend à être complètement exclu du processus de décision.

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On peut vous faire le reproche inverse : à force de vous polariser sur la souveraineté du peuple, vous faites parfois peu de cas des libertés. Ainsi, vous saluez le « nouvel ordre illibéral plus que démocratique » instauré par Viktor Orban, dont l’opposition dénonce les dérives autoritaires et oligarchiques…

Sauf que ce n’est pas ce que je fais ! Je tente simplement de décrire les régimes « illibéraux » d’Europe centrale et orientale sans tomber dans le manichéisme qui prévaut généralement dans les médias. D’éclairer sans m’indigner. Leur politique, notamment en matière d’immigration, s’explique par des raisons historiques, sociales et culturelles. Soumis autrefois à l’occupation de l’Empire ottoman (entre 1541 et 1699), ces pays ont gardé une méfiance profonde à l’égard de l’islam. Les Hongrois se voient ainsi aujourd’hui, face à la vague migratoire venue de pays musulmans, en défenseurs de la civilisation européenne chrétienne, comme hier la Hongrie la défendait face aux Ottomans. Plus largement, ces pays ont toujours été dominés par des empires : turc, autrichien et bien sûr, jusqu’en 1991, russe. Ils n’existent, en tant qu’États-nations libres et indépendants, délimités sur une mappemonde, que depuis moins d’un siècle. Dans ces conditions, on peut comprendre qu’ils soient soucieux de leurs frontières et de leur souveraineté. De leur identité aussi : celle-ci leur a, en effet, permis de résister aux envahisseurs successifs avant de renaître à chaque fois.

Vous ne répondez pas sur la question des libertés …

J’écris dans mon livre que le risque de la « démocratie illibérale » d’Orban est de basculer un jour dans « le despotisme de la majorité ». Mais pour l’heure, on peut aussi voir dans le contre-modèle hongrois une réponse à la tyrannie des minorités, une volonté de retrouver un équilibre perdu entre démocratie et libéralisme, entre souveraineté des peuples et liberté des individus. Tandis qu’en Europe occidentale, le politique est de plus en plus entravé par les technocrates et les juges comme par les lois du marché, en Europe centrale, le politique tend à limiter les contre-pouvoirs pour garder davantage de marges de manœuvre. Selon Orban, le libéralisme aussi bien culturel qu’économique ne suffit pas à maintenir la cohésion sociale et nationale : une démocratie ne peut reposer uniquement sur le droit des individus, elle doit aussi être fondée sur des valeurs collectives et une culture partagée qui la transcende. Je souscris à ce constat.

Quelles solutions préconisez-vous pour résorber toutes ces fractures ?

L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme mènerait à une lutte des classes stérile qui ne ferait que des perdants C’est pourquoi, la raison commande de réconcilier le peuple et les élites, les populismes et leurs adversaires en conciliant les aspirations nationales des premiers avec les aspirations transnationales des seconds. David Goodhart a raison lorsqu’il affirme que le plus grand défi pour la prochaine génération est la création d’une nouvelle règle du jeu politique entre « Anywheres » (« ceux de n’importe où ») et « Somewheres » (« ceux de quelque part »). Il faut prendre en compte de manière plus équitable les intérêts et les valeurs des Somewheres sans écraser le libéralisme des Anywheres.

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Octobre 2019 - Causeur #72

Article extrait du Magazine Causeur


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Rédacteur en chef du site Causeur.fr

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