Dans le monde occidental, la lutte hargneuse des minorités actives et la société des enfants rois sont en train de rendre des pays entiers ingouvernables.


Devinette : quel point commun entre les gilets jaunes, Tony Blair et les démocrates américains ? On a peine à trouver le dénominateur commun des masses colériques et des élites du village mondial. Pourtant, les uns comme les autres ont contesté un résultat démocratique sous prétexte qu’il ne leur plaisait pas, de telle sorte que nous les appellerons les « mauvais joueurs de la démocratie ».

La contestation par le bas

D’un côté, les gilets jaunes voulant faire « tomber » Macron après un an et demi de mandat seulement. J’en veux pour preuve les revendications de la révolte aux couleurs du Stabilo, parmi lesquelles la démission du gouvernement. Après l’engloutissement des îlots de revendications légitimes par la vague de petits chefs autoproclamés – Eric Drouet appelait à « marcher sur l’Elysée » – et de groupuscules violents, la haine de l’exécutif devint même le seul ciment du mouvement.

Cette délégitimation prenait entre autres appui sur l’élection fragile d’Emmanuel Macron, à seulement 18% des inscrits au premier tour de 2017. Edwy Plenel, qui incarne assez singulièrement la démocratie, déclarait le 15 avril 2018 aux côtés de Jean-Jacques Bourdin : « Vous n’avez pas été élu par une adhésion majoritaire à votre programme. Il n’y a pas une légitimité, dans tout le pays, sur votre programme ».

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On peut évidemment rappeler que notre président n’a été élu qu’en fonction d’un contexte de délitement politique et de quelques épiphénomènes suspects comme la mystérieuse affaire Fillon, et que de si maigres résultats auraient peut-être invité celui qui se conçoit lui-même comme le roi de l’Olympe à plus de modestie.

Néanmoins rien ne forçait les électeurs à céder au chantage moral de la presse contre Fillon, ou à la comedia antifasciste de l’entre-deux tours. L’expression de la volonté générale n’étant jamais si claire et si massive que dans les urnes, Macron a bien été élu, élection confirmée par une écrasante victoire aux législatives qui lui permet de gouverner la France sans trop d’encombres ni d’opposition sérieuse.

La contestation par le haut

De l’autre côté de l’Atlantique, la chambre des représentants s’est adonnée aux mêmes errements anti-démocratiques.

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Prenant prétexte d’une controverse concernant l’enquête que Trump aurait lancée contre Joe Biden avec l’aide de son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky, les démocrates ont ouvert une procédure de destitution à l’encontre du président. Bien sûr c’est ici le droit – en l’occurrence l’article II de la Constitution américaine – qui est l’arme de ces mauvais joueurs-là, et non la violence des casseurs. Cette procédure démange cependant les démocrates depuis 2016, et fait suite à un procès en « illégitimité » dressé par le star-system, qui témoigne d’une mauvaise foi de la gauche américaine au point que Nancy Pelosi elle-même désapprouvait un temps l’impeachement et demandait à une jeune garde démocrate enragée d’attendre les élections pour en découdre.

D’où vient la haine de la majorité?

Dans un monde d’hyper-individualisation, la volonté générale et le processus démocratique sont battus en brèche par la société des enfants rois et la lutte hargneuse des minorités actives.

Ces mauvais joueurs de la démocratie qui rendent des continents entiers ingouvernables ne sont pas déterminés par une classe sociale. A supposer que l’on doive leur trouver un point commun, on note qu’ils viennent le plus souvent de la gauche, car on ne peut contester la démocratie qu’au nom du Bien. S’il faut s’opposer aux lois de la cité, il faut que ce soit au nom d’une loi supérieure, morale ou religieuse.

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Il y a évidemment la gauche marxiste qui scande le fameux « élections, piège à cons » de Sartre et qui perçoit la démocratie libérale comme le cache-sexe de la reproduction bourgeoise. Mais aussi la gauche libérale des élites, qui pense qu’un vote populaire n’exprime que l’opinion des bas de plafonds du néo-fascisme rabougri qu’elle appelle « populisme », avec l’idée qu’une référence à la majorité numéraire serait le signe d’une adoration secrète des années 30.

L’idée que la majorité compte peu quand elle ne s’exprime pas comme il faut a trouvé quelques échos ces dernières années: référendum de 2005 joyeusement jeté à la poubelle à Lisbonne, activisme de Tony Blair pour refaire le vote du Brexit depuis 2017. L’anti-démocratie a séduit les élites avant de trouver sa réplique dans les masses.

Alors que toute une partie du spectre politique se contente de manger son chapeau à chaque nouvelle défaite électorale, l’autre considère la démocratie comme une foire d’empoigne dans laquelle chaque minorité active peut faire plier la majorité. Il en va malheureusement de la démocratie comme de l’amour: on peut la fantasmer seul, il faut être deux pour la faire.

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