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Le péremptoire n’a pas sa place en forêt

Une tribune de Harold Blanot, propriétaire et professionnel forestier

Le péremptoire n’a pas sa place en forêt
Image d'illustration Unsplash

La forêt est actuellement un sujet récurrent de l’actualité, chacun y allant de son avis, comme certaines associations dites de défense de l’environnement, des personnalités politiques ou des influenceurs déconnectés du terrain, qui tirent parti de l’instantanéité et du sensationnalisme qui séduisent tant. Au détriment de l’image et de l’engagement d’un tissu de professionnels mobilisés, parfois depuis des générations, pour la préservation et la culture durable des massifs.


Dans notre ère du tout digital et d’une société hyper connectée, une simple image d’un instantané en forêt postée sur les réseaux sociaux peut suffire à remettre en cause le bien-fondé du travail des forestiers. La gestion forestière s’inscrit dans le temps long, modulée au rythme des saisons et des années. Faisant fi de cette réalité méconnue, le venin de la désinformation se répand sur les réseaux sociaux et dans les médias. Bien souvent, les « lanceurs d’alerte » oublient que « la forêt française », y compris métropolitaine, est très diverse, et qu’un modèle de gestion dans un massif n’est pas forcément réplicable dans un autre.

Non pas « une » mais des forêts françaises

Un aperçu rapide de la composition de la forêt française métropolitaine permet de s’en convaincre. Sans être exhaustif, nous y trouvons plusieurs zones hétérogènes. Citons la forêt artificielle des Landes, autrefois territoire marécageux improductif et enrésiné en pin sous Napoléon III. C’est, depuis, un fleuron forestier français, où est conduite une sylviculture très dynamique. Mais aussi les forêts majoritairement résineuses endogènes ou partiellement enrésinées depuis plus d’un siècle (en sapin et en épicéa) dans les zones de montagnes (Jura, Vosges, Alpes…), exploitées en « futaie jardinée » pour diverses raisons, dont celle de la difficulté du relief pour gérer le renouvellement des peuplements. Citons encore les forêts feuillues datant de l’Ancien Régime, disséminées dans plusieurs départements, où une sylviculture de chênes ou de hêtres traités en futaie irrégulière perdure depuis la politique forestière productive initiée par Colbert.

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Nous trouvons aussi les récentes forêts résineuses, qui sont le fruit de la politique d’enrésinement du Fonds Forestier National de 1945. Ces nouveaux massifs se sont installés principalement sur des terres agricoles délaissées. On trouve surtout de tels massifs dans le Morvan, dans le Massif Central, en Bretagne, et dans d’autres localités. On y a planté des épicéas, des sapins ou des mélèzes, mais surtout une essence nouvelle, le pin Douglas. Enfin, un peu partout, on trouve de la forêt majoritairement feuillue avec différentes essences, dont des résineux, du petit taillis méditerranéen au sud, des pins sylvestres sur les terrains pauvres, et enfin, des parcelles de populi-culture (peuplier) dans les plaines humides. 

Compte tenu de cette diversité, les modes de gestion diffèrent totalement d’une zone à une autre. Et même au sein de chacun de ces massifs, d’une parcelle à l’autre, seul l’œil averti du forestier préside au choix du mode de gestion à déployer. Il serait très long d’énumérer tous les paramètres sur lesquels s’appuient les forestiers, tellement ils sont nombreux et variables. Ils prennent de fait en compte un faisceau de paramètres tels que la nature de la station (sol, climat, exposition, altitude…), la nature des peuplements (essences en présence, état sanitaire, dynamisme de croissance et de renouvellement, schéma et interventions sylvicoles engagées auparavant…), la présence d’impondérables (manifestations du changement climatique, accidents météorologiques ou tempêtes, apparition de maladies ou de ravageurs…) mais aussi les variations économiques des différents marchés du bois et enfin, la vision stratégique sur l’avenir (anticipation d’une future demande pour une essence ou pour un produit, anticipation du changement climatique, etc.).

Alors que la solution de la coupe rase en forêt feuillue peut être sujette à caution, la coupe rase de résineux n’est pas automatiquement choquante lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre restreint et précis du cycle de production de bois

La coupe rase ou l’arbre qui ne cache pas la forêt

Évidemment, la quête de sensationnalisme menée par certains influenceurs professionnels et certains courants politiques, qui publient des images de chantiers forestiers hors contexte, les conduit à prôner des méthodes radicales : interdiction des coupes rases, sanctuarisation intégrale des forêts, bannissement de certaines essences et autres injonctions dénuées de tout ancrage opérationnel. Dans la plupart des cas, ces propositions sont hors sujet et fondées sur des mensonges. Mais en attendant, elles inquiètent le grand public, jettent l’opprobre sur la profession et laissent planer un climat délétère dans nos campagnes. 

Car la coupe rase n’est en réalité qu’un mode de récolte parmi l’éventail de conduite de peuplement en gestion forestière. Alors que la solution de la coupe rase en forêt feuillue peut être sujette à caution, la coupe rase de résineux n’est pas automatiquement choquante lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre restreint et précis du cycle de production de bois. Dans ce cas, on ne fait que cultiver des arbres prévus pour répondre aux besoins de la société en matière de construction notamment. Ces peuplements artificiels plantés il y a quelques décennies seront reboisés de nouveau l’année suivante dans le même objectif. Précisons que la coupe rase de résineux est retenue uniquement lorsque la conversion en futaie irrégulière n’est pas possible, ou pour des raisons de superficie et de topographie. Elle reste toutefois encadrée par des seuils de surface maximum, en dessous desquels la décision du mode de récolte reste au choix du propriétaire, selon le principe constitutionnel de la propriété privée. Et bien entendu, la coupe rase reste la meilleure solution dans le cas de coupe sanitaire. Selon les chiffres de l’Agreste, sur la totalité de la surface forestière française (16,8 millions d’ha), moins de 0,5% sont concernés par une coupe rase chaque année.

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Alors que le changement climatique fait peser des risques inédits sur nos forêts et que la demande en bois augmente, la conduite de la foresterie française, constituée d’un important tissu de professionnels passionnés et engagés, d’experts publics et privés, ne saurait être conduite au gré des invectives de quelques militants, heureux d’avoir trouvé quelques images racoleuses sur un sujet prétendument à la portée de tous.


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Harold Blanot est propriétaire et professionnel forestier dans le Morvan.

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