On n’est jamais mieux récompensé que par soi-même. Cela pourrait être la devise du ministère de la Culture après la publication d’une enquête sur les connaissances artistiques des Français. De tableaux croisés en graphiques savants, l’ouvrage intitulé Connaissances artistiques des Français en 2018 enchaîne les évidences.

On apprend, par exemple, sans surprise, que les diplômés en savent plus en moyenne que les non-diplômés. Mais le plus intéressant, ce ne sont pas tant les réponses du public que les questions formulées par les enquêteurs.

Une erreur qui en dit long

On comprend vite, pour ce qui est de la peinture, qu’avoir de la culture artistique, aux yeux des chercheurs, c’est principalement connaître les impressionnistes, Picasso et quelques modernes. Le quiz serpente ainsi de Manet en Monet, de Renoir en Degas, de Van Gogh en Matisse. Bien sûr, l’auteur de Guernica, avec quatre occurrences, reste le grand génie qui apporte le plus de points. À peine quelques classiques anciens comme De Vinci ou Michel-Ange saupoudrent-ils le questionnaire.

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Le plus intéressant est une erreur, très excusable au demeurant. Cependant, tels les lapsus freudiens, elle s’avère merveilleusement significative. Une page du questionnaire propose, en effet, de classer des reproductions d’œuvres par ordre chronologique. On y voit notamment une sculpture animalière de François Pompon et l’inévitable urinoir de Marcel Duchamp. Les enquêteurs considèrent que la bonne réponse est Duchamp après Pompon, progrès oblige. L’art du XXe siècle ne cesse d’être présenté comme une suite de ruptures, de tables rases et de libérations exprimant un irrésistible progrès. À la longue, cette idée de progrès s’impose inconsciemment à beaucoup d’entre nous et c’est probablement ce qui a trompé les enquêteurs.

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Pompon est ce sculpteur animalier Art déco dont certains, parodiant Paul Claudel, disaient qu’il sculptait à coups de langue. Comment imaginer que son œuvre soit postérieure à celle du grand Marcel ? Cependant, l’urinoir, daté de 1917, est intervenu avant cette sculpture (1925), même si de multiples reconstitutions ex post de la fameuse Fontaine ont été autorisées dans les années 1950.

L’histoire de l’art est presque toujours plus riche et contradictoire qu’on ne le croit, et c’est tant mieux !

Droit de réponse du Ministère (Anne Jonchery, Florence Levy-Fayolle, Nathalie Berthomier, Agathe Grandval)

Nous avons été touchées d’apprendre que vous aviez lu notre enquête sur les Connaissances artistiques des Français en 2018, approche exploratoire et que vous en aviez rendu compte dans votre billet « C’est le Pompon ! », paru dans Causeur le 3 juillet dernier. Nous vous remercions de cette attention qui offre à des travaux d’étude et de recherche une notoriété toujours bienvenue. En revanche, nous tenons à vous informer que l’erreur que vous identifiez n’en est pas une. En effet, contrairement à votre affirmation, l’œuvre de Marcel Duchamp reproduite dans le quizz date bien de 1950 et non de 1917. Il existe deux œuvres intitulées Fontaine : la première date en effet de 1917 et fut exposée à New York (elle a été perdue, et fut l’objet d’une réplique exécutée à partir de la photographie sous la direction de Marcel Duchamp en 1964, conservée au musée national d’art moderne), la seconde, dont le retentissement lors de son exposition parisienne fut plus important, date de 1950. Elle est actuellement conservée au musée d’art de Philadelphie. Vous observerez que les deux œuvres sont bien distinctes, ne présentant pas le même modèle d’urinoir. Nous vous serions reconnaissantes de corriger cette erreur qui porte préjudice à l’intégrité de notre travail.

Pierre Lamalattie (Causeur): 

Vous avez pris soin de m’adresser vos observations sur mon article consacré à l’enquête sur les connaissances artistiques des Français. Je vous en remercie. Permettez-moi tout d’abord d’exprimer tout l’intérêt que je porte aux publications de votre service. En effet, je suis attentif aux questions d’économie artistique et je sais à quel point vos ressources sont précieuses et de qualité. Vous appelez mon attention sur la datation du fameux urinoir de Marcel Duchamp, relevant selon vous de l’année 1950. J’ai pris bonne note de votre point de vue. Cependant, je maintiens ma position. Je pense, en effet, avoir été fidèle à la réalité en écrivant que L’urinoir « est daté de 1917 […] même si de multiples reconstitutions ex post de la fameuse Fontaine ont été autorisées dans les années 1950 ». J’ajoute que Marcel Duchamp lui-même a fait figurer sur les reconstitutions en question la date de 1917, ce qui est légitime s’agissant d’une œuvre conceptuelle pour laquelle l’acte décisif est évidemment la conception. Ce « 1917 » est d’ailleurs observable en petit sur l’image même que vous soumettez aux enquêtés. Je transmets cependant favorablement votre demande de rectificatif à la rédaction de Causeur. Tout ce qui enrichit le débat est bienvenu à mes yeux. J’ajoute que dans l’article en question, je ne cherche nullement à pointer une erreur, d’ailleurs vénielle. Ce serait une vanité mal placée de ma part. Si vous l’avez ressenti comme tel, recevez toutes mes excuses. Mon propos est en réalité tout autre : Il s’agit de souligner que votre questionnaire reflète (peut-être à votre insu) une certaine idée de l’histoire de l’art qui me paraît restrictive et construite en appui à l’art moderne et contemporain. Évidemment, c’est une question qui dépasse largement le champ de l’économie culturelle.

L’art vu du public est sans doute beaucoup plus large, riche et éclectique que l’art théorisé par les historiens actuels et les musées. Évaluer le premier avec les lunettes polarisantes du second expose à des résultats forcément décevants. Il y a des formes d’art du XXe siècle mal prises en compte qui jouissent d’une grande diffusion dans le public. C’est le cas, par exemple, de l’illustration, de la tradition figurative (ex : Mucha a une communauté d’amateurs et d’imitateurs.), de l’art brut, du street art, et bien sûr de la BD. De même, il existe au XIXe siècle au-delà de l’impressionnisme et de ses suites, beaucoup de grands artistes dont certains font florès sur Internet. Par exemple, Bouguereau boudé par les conservateurs (voir le refus récent de l’acquisition de son chef-d’œuvre) est l’une des principales vedettes des internautes sur Instagram.

À lire votre enquête, on pourrait conclure que les Français ne s’intéressent que modérément aux arts visuels. Je crois qu’il faut être plus nuancé. De nombreux indices suggèrent au contraire que leur appétit visuel est vif, même s’il ne se fixe pas en priorité sur les propositions institutionnelles. Je cite trois exemples : d’abord, le rayon BD ne cesse de s’étendre dans les librairies ; ensuite, les arts plastiques sont devenus la première pratique culturelle des Français ; enfin, certaines initiatives ponctuelles comme les shows d’histoire de la peinture par Hector Obalk enregistrent des succès surprenants.

Souvent, dans une enquête les réponses sont déjà en partie déterminées par les questions et je crois que c’est un peu le cas dans celle qui nous occupe. Il y a toujours intérêt à avoir le maximum de neutralité axiologique. Je pense qu’il serait intéressant d’élargir la focale pour recueillir plus d’éclairages sur les relations réelles des Français avec les œuvres visuelles et pas seulement avec celles qui jouissent d’une haute considération culturelle et muséale.

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Pierre Lamalattie
est écrivain. Dernier ouvrage paru : Précipitation en milieu acide (L'éditeur, 2013).
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