Vite, les Jeux Olympiques approchent, il convient de rebâtir la cathédrale fissa ! Mardi dernier, l’Assemblée nationale a validé l’idée qu’un « geste architectural contemporain » pourrait être proposé. Où en est-on?


Pour reconstruire une cathédrale avant les Jeux olympiques, il fallait bien une loi d’exception. C’est chose faite, l’Assemblée nationale a adopté mardi 16 juillet le projet de loi pour la conservation et la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Le 24 avril 2019, neuf jours après la catastrophe, le Gouvernement présentait, selon la procédure accélérée, un projet de loi qui devait répondre à un triple objectif :

Encadrer juridiquement l’afflux massif de dons, créer un établissement public chargé d’assurer la maîtrise d’ouvrage des travaux de restauration et surtout, sortir du droit commun en créant de toute pièce un régime dérogatoire aux règles d’urbanisme, au droit des marchés publics et à la protection de l’environnement afin de permettre une restauration dans un délai de cinq ans.

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Cette possibilité de prendre des mesures dérogatoires n’est pas nouvelle, notamment en matière d’urbanisme, elle rappelle curieusement les dispositifs figurant dans la loi du 26 mars 2018 sur l’organisation des jeux olympiques de 2024.

Le projet de loi sur mesure pour Notre-Dame a donc été conçu pour être le support juridique sur lequel pourraient se greffer le « geste architectural contemporain » (pour reprendre l’expression du Président de la République) et l’idée d’un concours d’architecture visant à doter la cathédrale « d’une nouvelle flèche adaptée aux techniques et enjeux de notre époque » selon l’expression du premier ministre.

Le Sénat et l’UNESCO n’y auront rien fait

Au cours de la procédure législative, le Sénat s’était montré très sévère à l’endroit du projet de loi, en particulier s’agissant des dérogations aux règles d’urbanisme, d’environnement ou de préservation du patrimoine. Il avait procédé à la suppression pure et simple de l’article qui les instituait.

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Par ailleurs, il avait eu le bon goût, en première lecture, d’amender fortement le texte. Il récrivait dans le projet de loi les termes de la charte internationale de Venise de 1964 sur la conservation et la restauration des monuments et rappelait que la cathédrale faisait partie du site « Paris, rives de la Seine », classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Les sénateurs inscrivaient surtout dans le texte que les travaux de conservation et de restauration de Notre-Dame de Paris devaient avoir pour objectif de préserver « l’intérêt historique, artistique et architectural » de la cathédrale et de la restituer « dans le dernier état visuel connu avant le sinistre ».

Eviter une reconstruction incertaine

De façon non équivoque, ils rappelaient l’idée ainsi qui devait prévaloir en la circonstance, celle de la charte de Venise qui affirme que la restauration a pour but « de conserver et de révéler les valeurs esthétiques et historiques du monument et se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques », qui fait du respect de l’authenticité du monument la pierre angulaire de toute entreprise restauration et dont l’application doit permettre d’éviter, en principe, les reconstitutions incertaines.

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Après ce passage au Palais du Luxembourg, il devenait difficile d’imaginer qu’un geste architectural contemporain fût entrepris sur Notre-Dame et qu’il aurait pu prendre la forme d’un rooftop à la croisée du transept ou d’un espace de co-working coincé entre les stalles et le maître-autel.

« Geste architectural contemporain », le retour

Proposer un geste architectural contemporain ou l’idée même de lancer un concours d’architecture revient nécessairement à manifester le souhait délibéré de se détacher de l’authenticité de l’œuvre d’origine et d’encourager toute innovation.

Si l’idée d’innover sur un monument historique peut susciter des craintes légitimes, celle de vouloir retrouver la silhouette de la cathédrale telle que nous l’avons toujours connue peut paraître, à certains égards, paradoxale.

N’oublions pas que la cathédrale Notre-Dame de Paris, telle que nous l’avons connue, ne doit son salut et sa survie qu’aux travaux de restauration entrepris par Eugène Viollet-le-Duc à partir de 1843. A cette époque, les jeux olympiques, dans leur conception moderne, n’existaient pas et aucune précipitation n’était de mise pour la restauration de la cathédrale qui dura près de 20 ans.

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Ces travaux de restauration auront été l’objet de multiples controverses, tant son auteur appréhenda la cathédrale non comme objet historique mais comme fantasme intellectuel intégré dans une pureté gothique imaginaire. L’une des innovations notables de Viollet-le-Duc sont ces fameuses chimères qui ornent la façade, créatures tout droit sorties de l’imagination de son auteur, jurant avec l’authenticité de la construction d’origine et se démarquant de toute référence historique ou religieuse.

Viollet-le-Duc, mégalo ?

La controverse de la restauration entreprise au 19ème siècle tient également au caractère mégalomane de l’auteur qui n’hésita pas à ajouter seize statues à la croisée du transept (les quatre évangélistes et les douze apôtres) prenant le soin de se représenter lui-même en Saint Thomas, patron des architectes, contemplant sa flèche.

Cette flèche, disparue le 15 avril dernier, c’est son œuvre. Si elle remplaçait celle d’origine construite autour de 1250 et qui avait démontée entre 1786 et 1792, elle s’en détachait pourtant singulièrement. L’originale comportait un clocher, l’œuvre de Viollet-le-Duc ne comportait pas et était construite sur deux étages, elle s’inspirait directement de la flèche de la cathédrale d’Orléans construite en 1852.

Paradoxalement, vouloir une reconstruction à l’identique aujourd’hui reviendrait alors à souhaiter le retour d’une innovation qui se sera fortement affranchie du respect de l’œuvre authentique.

Flèche et charpente au cœur des débats

Si la question de l’authenticité de la flèche se pose, celle de la charpente disparue en avril dernier ne laisse pas de place au doute. Pour autant, toutes les options semblent ouvertes sur l’idée d’une reconstitution d’une charpente en bois à l’identique ou non. L’étude d’impact réalisée dans le cadre du projet de loi rappelle l’exemple de la restauration de la charpente de bois du Parlement de Bretagne, ravagée par un incendie en 1994, remplacée par une charpente métallique et celui de la restauration de la charpente de la cathédrale de Reims reconstruite en béton après avoir été dévorée par un incendie causé par une attaque d’obus allemands en 1914.

Deux mois et demi après le début de la procédure législative, le dernier mot est revenu à l’Assemblée nationale ce mardi. Le texte amendé par le Sénat a été fortement retoqué et l’esprit du projet d’origine est retrouvé.

L’amendement inséré au Sénat faisant référence à la charte de Venise et visant à restituer la cathédrale « dans le dernier état visuel connu avant le sinistre » a été évincé du texte adopté, ouvrant de nouveau une brèche pour permettre la réalisation d’un geste architectural contemporain.

Ordonnances

Est par ailleurs réintroduit dans le texte adopté ce mardi l’article autorisant le Gouvernement à légiférer par ordonnances (actes qui permettent d’adopter des mesures rapidement en contournant les procédures législatives habituelles) tout en dérogeant à certaines législations en matière d’urbanisme, d’environnement, de construction et de préservation du patrimoine, de commande publique, de domanialité publique, de voirie et de transport, c’est-à-dire aux règles qui permettent d’assurer la sécurité pour le bon déroulement des chantiers et leurs délais d’exécution.

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Si aucune certitude n’existe aujourd’hui quant à la nature de la restauration (à l’identique, en respectant l’histoire ou l’affectation religieuse du lieu), les outils lui permettant d’être effectuée dans de brefs délais ont bel et bien été mis en place. La question de la restauration, qui est désormais entre les mains du Gouvernement, devrait en principe répondre à une double exigence. En premier lieu, celle du respect des règles relatives aux marchés publics, aux monuments historiques, à la construction et la préservation du patrimoine, à l’urbanisme et à la protection de l’environnement. En second lieu, celle de la concertation, en particulier avec l’Eglise catholique, affectataire du lieu, dans le respect de la charte de Venise de 1964 et du droit moral sur l’œuvre réalisée par Viollet-le-Duc.

C’est pourtant sur ces deux points que le législateur a entendu déroger.

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