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L’Église des derniers jours

Ceux qui profanent des églises reprochent peut-être à l'Église de ne plus tenir son rôle

L’Église des derniers jours
Profanation de l'église de Saint-Gilles à Saint-Gilles-Croix-de-Vie (Vendée), 23 février 2019: le Christ du maître-autel décapité ©RCF Vendée

Les jeunes incultes qui profanent des églises sont le produit du vide spirituel de la société marchande. Sans même en avoir conscience, ces brebis égarées reprochent peut-être souterrainement à l’Église de ne plus tenir son rôle d’institution.


Cet article a été publié dans le numéro sorti le 3 avril 2019.

Il y a une vingtaine d’années, Marcel Gauchet commentait dans Le Débat les résultats d’une enquête qui montrait une grande stabilité des ventes de livres de « sciences humaines et sociales » depuis la fin du XIXe siècle : autour de 600 à 800 exemplaires par titre – exception faite d’un pic au cours de la décennie 1965-1975, suivi d’un retour à la normale. Gauchet soulignait ce que cette « stabilité » avait de trompeur : que les ventes n’aient pas augmenté, alors qu’en un siècle le public théoriquement formé par l’université à la lecture de ces ouvrages avait été multiplié par 40 ou 50, témoignait en réalité d’un effondrement de l’intérêt porté aux livres, chez ceux-là mêmes à qui ils étaient naturellement destinés.[tooltips content=”« Le niveau monte, le livre baisse », Le Débat, n° 92, octobre-décembre 1992, p. 35-37.”]1[/tooltips]

L’église n’est plus, pour beaucoup de jeunes, qu’un édifice bizarre où ils ne mettent jamais les pieds

Avec le nombre élevé des déprédations et profanations commises aujourd’hui dans les églises, nous sommes confrontés à une situation exactement symétrique. D’un côté, l’historienne Rita Hermon-Bélot, interrogée sur le phénomène par la rédaction de France Culture, établit un parallèle troublant entre les exactions d’aujourd’hui et celles perpétrées dans les années 1820. D’un autre côté, le texte du Concordat de 1801 avait reconnu la religion catholique, apostolique et romaine comme « la religion de la grande majorité des citoyens français », et Rita Hermon-Bélot rappelle que la France du XIXe siècle demeurait massivement catholique – ce qui, on en conviendra, n’est plus le cas. Dès lors, hausser les épaules en se disant qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil serait une erreur : il est au contraire stupéfiant que, malgré les bouleversements qui se sont produits depuis deux siècles, et la déchristianisation de la France qui va avec, les églises soient encore la cible d’attentats comparables à ceux qui avaient lieu sous la Restauration. Dans une France que Lacordaire déclarait, en 1841, « fille aînée de l’Église », profaner une église avait un sens que ne peut avoir le même geste dans une « start-up nation ».

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Un sens à de tels gestes, il faut se donner du mal pour en trouver. À force de chercher, cependant, une hypothèse finit par se présenter. Quand le diable va tenter Jésus au désert, et lui suggère de changer les pierres en pains pour calmer sa faim, il lui est répondu : « Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » La société de consommation a prétendu satisfaire tous les désirs des hommes en les bourrant de pains de toutes sortes. Mais que le rythme du gavage vienne à faiblir, et un horrible vide menace. Un vide d’autant plus accablant qu’entre-temps, l’accès aux paroles et aux rites propres à l’apaiser a été perdu. Sur des terres qui furent longtemps catholiques, la religion n’est plus, pour beaucoup de jeunes, que lettre morte, l’église qu’un édifice bizarre où ils ne mettent jamais les pieds. Il se peut qu’un soir, un atavisme finisse par en conduire quelques-uns à la porte du sanctuaire. Mais une fois sur place, que faire ? Tous les enseignements, tous les gestes ont été oubliés. Tant d’ignorance, c’est insupportable. Comment s’en sortir ? En cassant, en profanant. Façon de donner à l’inculture, à l’impuissance, à la déréliction les allures de la rébellion. Façon paradoxale de se relier à un passé à quoi, après des décennies d’éducation à l’hébétude consumériste, plus rien ne relie.

Allô Maman bobo ?

L’Église a raison de refuser, face à ces agressions, de parler de « cathophobie ». En premier lieu, l’espace médiatique n’est déjà que trop saturé de « phobies » de toute sorte, que les uns et les autres s’envoient à la tête, pour qu’il convienne d’en ajouter une supplémentaire. Ensuite, sauf cas rarissimes, ces actes expriment moins une haine du catholicisme qu’un profond désarroi, qui trouve en eux une désolante et pitoyable expression. Par ailleurs, il n’est pas dit que dans cette violence à l’égard du sacré n’entre pas une part, très enfouie certes, de ressentiment à l’égard d’une institution dont on aurait voulu qu’elle en soit une plus fière gardienne. Contradictions des contemporains : d’un côté, toutes les institutions leur deviennent insupportables, comme attentatoires à leur souveraineté individuelle – et spécialement celle qui, aujourd’hui, est la plus ancienne de toutes, l’Église ; de l’autre, dans le champ de décombres qui en résulte, ils reprochent aux institutions de ne plus tenir leur rôle, d’avoir abandonné le terrain qu’ils leur réclamaient de céder.

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On en a voulu à l’Église de son dogmatisme – au point d’installer un nouveau dogme : l’Église toujours coupable. Au XVIIIe siècle, le catholicisme était accusé par les philosophes des Lumières de dépeupler la Terre par le célibat des prêtres, moines et moniales et ses recommandations de chasteté ; de nos jours, il est accusé de la surpeupler. Au temps où le développement des sciences et des techniques était censé faire de la Terre un paradis, la théologie chrétienne était accusée d’avoir été le plus puissant obstacle à l’essor de l’esprit scientifique ; maintenant que l’entreprise d’édénisation par la technologie tourne mal, on met au jour les racines chrétiennes de la science moderne et de l’industrialisation. Soûlée de coups, l’Église a un peu lâché la rampe. « Si le sel perd sa saveur, dit l’Évangile, avec quoi le salera-t-on ? Les catholiques modernes répondent d’une seule voix : Avec du sucre! »[tooltips content=”Paul Claudel, « Le goût du fade », Sept, 19 octobre 1934, p. 8-9.”]2[/tooltips] Paul Claudel s’en prenait, par ces mots, à l’art sulpicien qui avait envahi les églises. Depuis, le « diabète moral » qu’il dénonçait a largement débordé ce secteur. Je me demande si, parmi ceux qui dégradent ou profanent des églises (sans forcément, dans leur inculture, qu’ils fassent bien la différence), il n’y en a pas qui, souterrainement, très souterrainement, en veulent à l’Église (pour le peu qu’ils en connaissent, c’est-à-dire pratiquement rien) d’avoir trop concédé, dans son discours public, au « goût du fade » – comme des enfants qui en veulent secrètement à leurs parents d’être trop bonasses.

Avril 2019 – Causeur #67

Article extrait du Magazine Causeur


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Olivier Donatien Rey, né en 1964 à Nantes, est un romancier, essayiste et philosophe français.

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