Le manichéisme du gouvernement envers les propagateurs de fake news ou les internautes se rendant coupables de « cyberhaine » n’augure rien de bon pour nos libertés. D’autant que ce sont toujours les mêmes qui sont visés par les mesures répressives envisagées…


Par l’intermédiaire de son secrétaire d’Etat au Numérique, le gouvernement vient d’annoncer que Facebook fournira désormais à la justice les adresses IP des auteurs de propos haineux sur internet. Presque simultanément, le même secrétaire d’Etat déclare que les journalistes devront à l’avenir se constituer en ordre professionnel, afin de mener la chasse aux « fake news », faute de quoi le gouvernement se chargera lui-même du travail.

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Ces réformes effraient, parce qu’elles paraissent réduire la liberté d’expression et museler toute opposition aux détenteurs du pouvoir. Inquiets, certains journalistes osent poser la question : quelle est la frontière entre une vraie et une fausse information ? De leur côté, les juristes se demandent : quels sont les critères permettant de qualifier un discours de haine pour le différencier d’une légère aversion ?

Seules certaines fausses nouvelles sont dénoncées…

Ces discussions importantes ont le mérite de démontrer que le sens critique n’est pas tout à fait mort dans la France du XXIe siècle. Mais elles oublient une chose : la lutte contre les fausses nouvelles s’accompagne de la promotion d’une vérité indiscutable ; quant au combat mené contre les propos haineux, il conduit à déterminer les contours de ce qui est aimable et bon. Cet attelage repose donc sur une équation entre le vrai et le bien, indiquant à l’inverse qu’il faut combattre l’erreur et haïr le mal.

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Ce raisonnement de moraliste montre à quel point le danger essentiel ne provient pas de la qualification vaporeuse de la haine ou de la fausse information. Cette question de la qualification obsède les juristes. Néanmoins, il est une chose qu’ils ne perçoivent pas, parce qu’elle se situe au-delà du droit, et qu’elle suffit à en expliquer les imperfections (et elles sont ici très lourdes de conséquences). En effet, toutes les difficultés autour de la répression des discours haineux et des fake news se situent au niveau de leur objet. Seules certaines fausses nouvelles sont dénoncées : celles qui remettent en cause un ordre établi. Seules certaines haines sont combattues : celles qui atteignent des groupes humains ou des idées, à l’égard desquels toute critique doit être considérée comme haineuse.

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Cet activisme gouvernemental repose sur un autoritarisme dont témoigne nombre d’interventions présidentielles ou ministérielles. Celui-ci nous enjoint de croire ce qui est vrai, dénoncer ce qui est faux, aimer ce qui est bien et haïr ce qui est mal. Ce manichéisme conduit tout droit à tracer la « ligne rouge » séparant les amis et les ennemis du bien.

Affirmer l’autorité de la vérité

Le discours prononcé par Emmanuel Macron lors de ses vœux à la presse le 3 janvier 2018 fut un modèle du genre. L’audace du propos n’a pas toujours été soulignée. Après avoir conté de quelle façon il avait eu l’occasion de sermonner Erdogan pour de mauvaises manières à l’égard des journalistes, il incrimine durement les propagateurs de fausses nouvelles. Et comme de coutume, la mire est fixée sur les russes et les populistes de tous bords : « entre le complotisme et le populisme, le combat est en effet commun, il est de saper toute confiance dans le jeu démocratique ». Pour la première fois, Emmanuel Macron met en cause l’incapacité de la démocratie à reconnaître « une forme d’autorité » de la vérité, l’autorité renvoyant, selon lui, à l’invention « d’une vérité construite par un travail d’investigation ». Et de s’en prendre au relativisme : curieux libéral que voilà ! Il tiendra plus tard durant son mandat un propos identique devant une soixantaine d’intellectuels triés sur le volet et conviés à l’Elysée, le 18 mars 2019. Ce sera même l’occasion pour lui d’accentuer un peu plus le trait : il existe une hiérarchie (sic) entre la parole d’un intellectuel et celle de monsieur tout le monde, et il se propose d’être le garant de cette chaîne hiérarchique, dont les sachants seront évidemment des maillons essentiels. Peut-on imaginer meilleure profession de foi en faveur d’une vérité imposée par le haut ? C’est donc en toute logique que de l’existence d’une vérité découle un devoir de dire et propager la vérité. Tout cela explique la cascade de mesures visant à accroître la mainmise de l’Etat sur l’information : par la surveillance quotidienne du CSA, mais encore l’adoption de la loi sur les « fake news », le contrôle des réseaux sociaux, le refus d’accréditer certains médias, et enfin, l’injonction suprême adressée aux journalistes d’avoir à s’organiser sous la forme d’une corporation disposant de pouvoirs de sanction à l’égard de ses membres qui s’écarteraient dangereusement des chemins de la vérité.

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L’on pourrait se demander si ce devoir impose symétriquement aux hommes politiques de dire la vérité, mais le discours présidentiel a toujours éludé la question…la vérité est sans doute bonne, mais pour les autres, tout comme l’on est portés à désirer l’égalité pour tous, mais jamais pour soi, aurait ironisé Tocqueville. On l’a vu, les membres du gouvernement n’ont pas hésité à faire corps derrière leur ministre de l’Intérieur pourtant pris en flagrant délit de fake news en accusant à tort des gilets jaunes d’avoir attaqué les locaux et le personnel de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière lors des manifestations du 1er mai. On peut évoquer, entre autres exemples significatifs et grinçants le cas de Nathalie Loiseau, qui dénonçait comme « pure invention » des propos qu’elle avait tenus devant une dizaine de journalistes, dans lesquels elle s’en prenait violemment à ses nouveaux collègues du Parlement européen.

Enseigner la haine du mal

Les moralistes du passé nous enseignaient qu’il fallait haïr le mal (le péché), et chérir le bien. Or, cette posture moralisatrice est aujourd’hui implicitement reprise par les champions de la lutte pour le triomphe de la vérité contre l’erreur et la haine. Voilà qui explique le traitement différencié des discours haineux : il faut bien admettre que certaines haines semblent plus acceptables que d’autres. Comme l’a révélé un membre du cabinet du secrétaire d’Etat Cédric O, les propos susceptibles d’être transmis par Facebook à la justice seront « l’homophobie, le racisme et l’antisémitisme ». Les autres n’auront rien… le combat pour certaines « valeurs » autorise à négliger ce qui ne s’y rapporte pas. C’est au nom de ces nouvelles valeurs que Marlène Schiappa a cru bon de dénoncer le « délire homophobe » de la député En Marche Agnès Thill, pour avoir mis en cause l’existence d’un lobby LGBT à l’Assemblée nationale. La ministre n’a cependant pas manqué de rappeler que sur les sujets bioéthiques, la liberté de vote était évidemment la règle. Une conception très inclusive de la liberté… De la même façon, de nombreux médias se sont précipités pour dénoncer l’odieuse agression de pacifiques militants LGBT par de jeunes étudiants à La Roche-sur-Yon, Marianne allant même jusqu’à évoquer un « raid homophobe ».

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Mais à l’inverse, médias et gouvernement se sont peu émus des dégradations commises par un obscur groupuscule d’activistes « queer » (le Front révolutionnaire des énergumènes autonomes queer souterrain.nes) sur les murs d’un médecin lyonnais, connu pour son opposition à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. Les tags étaient pourtant explicites (« à bas la famille hétéronormée »), et un tract découvert sur les lieux s’achevaient sur une phrase menaçante : « vous n’aurez pas la paix ». Autre façon de dire : « nous menons contre vous une guerre sans relâche ». Il semble donc que la haine soit au moins tolérée sinon permise pour défendre des causes identifiées comme justes, mais qu’elle soit implacablement réprimée lorsqu’elle sert à défendre des causes identifiées comme injustes. De là à tolérer la haine lorsqu’elle s’exerce dans le bon sens, il n’y a qu’un pas.

Une posture illibérale?

Voilà qui, à première vue s’écarte du libéralisme revendiqué par la majorité En Marche. Pourtant, rien ne semble plus conforme à une certaine tradition libérale héritée des Lumières françaises. Elle présente l’apparente contradiction de s’enraciner dans un profond relativisme tout en s’armant du despotisme de la raison. Une attitude qui, sous ses formes les plus radicales conduira un auteur comme le physiocrate Pierre-Paul Le Mercier de la Rivière à faire l’éloge du despotisme, celui-ci étant même le gouvernement le plus naturel parce qu’il est fondé sur la force de l’évidence1. Peut-être un avant-goût de la thatchérienne maxime « there is no alternative », si bien adoptée par nos élites gouvernementales et nos milieux d’affaires : si vous ne votez pas pour moi, vous aurez le Rassemblement national, et donc le chaos.

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Pour se convaincre encore de cette proximité idéologique inavouée avec le XVIIIe siècle, il serait profitable de méditer sur le parcours d’un auteur comme Voltaire, chéri de notre temps, apôtre de la tolérance. Il fut l’adversaire impitoyable du « fanatisme », s’autorisant tous les mensonges pour le combattre afin, selon ses propres mots, d’« écraser l’infâme » : un bien bel exemple de haine tolérée. On a bien vite oublié qu’il était parvenu à faire interdire la diffusion des œuvres de Fréron, son plus grand adversaire, en s’appuyant sur la censure royale. On est loin, très loin du « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », formule caricaturale mainte fois reprise dans la foulée des attentats survenus contre la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015… et que le seigneur de Ferney n’a en réalité jamais prononcée.

Des formules, on lui en connaît d’autres, mais elles révèlent une face plus sombre du personnage, et des Lumières dont il fut le porte-voix. Parmi d’innombrables phrases de ce genre, on ne résistera pas à évoquer l’indignation de Voltaire à l’idée que l’homme puisse être créé à l’image de Dieu : « voilà une plaisante image de l’Être éternel qu’un nez noir épaté, avec peu ou point d’intelligence ». Voltaire serait-il aujourd’hui signalé par Facebook ?

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