Citez, citez, il en restera toujours quelque chose…

Citez, citez, il en restera toujours quelque chose…

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Il y a des moments comme ça où les citations toutes faites finissent par me fatiguer au plus haut point. Par exemple, celle de Bossuet mise à toutes les sauces du ragoût médiatique et de la parlure du café du commerce à tendance bas-bleu: « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » Celle-là, sérieusement, elle commence à s’user, surtout quand on peut penser que les trois quarts des commentateurs qui se croient autorisés à l’employer n’ont manifestement jamais lu Bossuet ni même cru en Dieu. Parce que si vraiment ces chiens de gardes veulent un supplément d’âme culturel pour briller en société, ils feraient mieux par exemple de citer ce Bossuet-là : “Si l’on n’aide le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort, on rendra compte à Dieu de son sang, de son âme, de tous les excès où la fureur de la faim et le désespoir le précipitent.”

Evidemment, c’est un peu plus précis qu’une idée générale, et allez savoir si ce n’est pas un peu du ressentiment contre les  riches, une insupportable culpabilisation de la part de ce prélat du XVIIème qui parle comme un affreux partageux. Il est vrai que le titre du texte disait déjà tout : Sermon sur le mauvais riche. Comment le riche pourrait-il être mauvais ? On a vu récemment, lors de la mort de Christophe de Margerie, qui eut le droit à des éloges universels qui auraient même semblé un peu fort à un dignitaire soviétique de la grande époque, que décidément le riche était la plus intouchable des créatures au point que l’on peut penser que le prêtre qui prononça le sermon aux obsèques du grand disparu n’aurait pas osé ce que Bossuet, oui, toujours lui, avait écrit trois cent cinquante ans avant dans son Panégyrique de Bernard de Clairvaux sur la vanité d’accumuler des fortunes quand tout peut s’arrêter demain : « Cette heure fatale viendra, qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence ; la vie nous manquera, comme un faux ami, au milieu de nos entreprises. Là tous nos beaux desseins tomberont par terre ; là s’évanouiront toutes nos pensées.  Les riches de la terre, qui, durant cette vie, jouissent de la tromperie d’un songe agréable, et s’imaginent avoir de grands biens, s’éveillant tout a coup dans ce grand jour de l’éternité, seront tout étonnés de se trouver les mains vides…»

Mais non, quelle insolence, c’est inimaginable !  Comment peut-il oser ? Déjà que ce voyou bolchévique de Macron s’apprête, ou fait semblant de s’apprêter, à vouloir supprimer les retraites chapeau… Contentons-nous plutôt du petit Bossuet portatif, de Dieu qui rit, des causes, des conséquences, d’une phrase devenue creuse à force d’être appliquée à toutes les situations.

L’autre citation que les mêmes messieurs ou mesdames Prud’homme,  dans  leur sagesse de bazar et leur fausse érudition, aiment ressortir dès que l’on critique nos institutions, notre vie politique et la confiscation chaque jour plus évidente opérée sur la volonté populaire qui compte pour rien dans les grands desseins supranationaux et technocratiques, c’est la phrase de Churchill : « La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres.” Ce qui veut dire, en gros,  tais-toi et n’envisage même pas qu’une démocratie puisse être autre chose que ce pur spectacle médiatique interrompu tous les deux ou trois ans par des élections qui prennent bien soin, par leur mode de scrutin, de représenter le moins possible l’état réel des forces dans le pays. Mais cela suffira à légitimer à peu près tout et n’importe quoi, par exemple à propos du barrage de Sivens et pour relativiser la mort de Rémi Fraisse, d’invoquer une poignée de jeunes excités, d’ennemis intérieur qui feraient reculer une décision prise démocratiquement. Démocratiquement par qui ? Par des conseillers généraux élus par 30% du corps électoral, au mieux ? Vraiment ? La démocratie en actes, vivante, n’est-elle pas plutôt celle des zadistes sur le terrain ou des ouvriers délocalisables qui se mettent en grève ? Où voulez-vous vraiment me faire considérer comme démocratique, au hasard, un système qui permet à Cahuzac de continuer à toucher 9 443 euros brut d’indemnités par mois quand il est mis en examen pour fraude fiscale, à exclure d’une commission, avant la fin de son mandat, une élue engagée contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-Des-Landes, qui permet, toujours sur le projet du barrage de Sivens, qu’un même élu soit administrateur de la CACG, la société d’économie mixte qui porte le projet de barrage avec le Conseil général, qui a dirigé l’étude d’impact, dénoncée comme incomplète par tous les experts, qui est vice-président du Conseil Général du Tarn et siège à l’Agence de l’eau qui finance la moitié du projet.

Moi, je veux bien que vous citiez Bossuet et Churchill, mais hélas, les faits sont têtus. Et ça, c’est de Lénine.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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