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Les habits neufs de la comtesse de Ségur

Caroline Eliacheff, "Ma vie avec la comtesse de Ségur" (Gallimard)

Les habits neufs de la comtesse de Ségur
Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur. ©Musee Carnavalet / Leemage

La psychanalyste Caroline Eliacheff nous révèle son allégeance intime et sa dette envers la comtesse de Ségur. Un coupable penchant ?… Mais non, qu’allez-vous encore imaginer !


On peut penser que la comtesse de Ségur, à son corps défendant, a fait davantage que Lénine pour promouvoir les idées socialistes, et mieux que Sade pour vanter les bienfaits de la fessée ! On ne l’imagine pas plus sans sa plume et son encre bleue que Madame du Deffand sans poudre et sans laquais ou George Sand (que la comtesse n’aimait pas) sans cigare et sans amant.

Chut !… ici, les gros mots ne sont pas permis, le Bon Dieu nous entend. Avez-vous fait votre prière, les enfants ? Maman nous surveille. Ce sera bientôt l’heure du goûter, mes pigeons ! À la fin, les gens pauvres mais honnêtes seront récompensés, et les méchants punis.

Mais je m’égare, pardonnez-moi, car ce n’est pas l’esprit dans lequel Caroline Eliacheff aborde les romans de la comtesse de Ségur, née Rostopchine (1799-1874) ; et pour une fois il me faut taire mon déplorable penchant à me moquer devant une sensibilité qui n’est pas tout à fait la mienne.

Quoi de plus secret que la vie d’une femme – par exemple une immigrée russe mariée à un Français, exilée à 13 ans de sa cerisaie natale et convertie au catholicisme gallican ? Par quels détours de l’Histoire, par quelle pieuse instigation des choses (et de soi), devient-on une romancière successful qui a su métamorphoser son roman familial en œuvre littéraire et qui durant des décennies a pesé sur l’éducation et les rêves des enfants ?

La comtesse est-elle seulement exquise – et surannée ? Non, avec sa crinoline et ses anglaises si sages, elle a encore un pied dans la sauvagerie (moscovite) et le mystère ! Délaissée par un époux volage, a-t-elle jamais consenti qu’on pût être heureux auprès d’elle sans cesser d’être triste ? Comment la châtelaine des Nouettes, émigrée dans l’Orne, aurait-elle refoulé de ses songes l’incendie de Voronovo, sa maison natale ? Que comprenons-nous de ses silences, de ses nuits, de sa nostalgie des étés et de la neige dans un pays où l’on donnait des bals, des fêtes et des punitions corporelles à ceux qui les méritent ? Serfs, enfants, femmes, chevaux, moujiks… 

À lire aussi, du même auteur: Et si le Diable était français !

Dans ce livre écrit à la première personne du singulier, Caroline Eliacheff se plaît à se ressouvenir, à regarder sa petite enfance en s’attardant sur une figure aimée, protectrice, tutélaire qu’elle relie obscurément à Françoise Dolto (dont elle fut plus tard l’élève) et à sa propre mère, Françoise Giroud (qu’elle n’a cessé d’admirer). Leur héritage ? La saine raison, l’allure, le style. Une idée désirable de la France quand on est né ailleurs. Devenue grand-mère et même arrière-grand-mère, la psychanalyste se réjouit sans malice de relire celle qu’on a appelée « le Balzac des petits enfants ». En qui elle voit un précurseur de l’écoute !

Fidèle au principe de la collection « Ma vie avec », l’auteur s’efforce de nommer une secrète allégeance, une ombre portée, une dette envers son auteur préféré. Il s’agit non pas d’en offrir un portrait superfétatoire, mais d’en déceler l’empreinte, la saveur, le sens intime. Le risque : un excès de dévotion. L’exercice exige moins un souci d’exactitude qu’un effort de sincérité. Et une émotion qui ne soit pas feinte : « J’ai parfois eu les larmes aux yeux, avoue-t-elle, comme quand j’étais petite. »

On peut entendre le refus cassant de Marguerite Yourcenar, grisée de ses dédains, et qui se prononce sans ambages : « J’ai toujours détesté les livres de la comtesse de Ségur ; la Bibliothèque rose me donne encore mal au cœur ! » À quoi s’oppose avec douceur Caroline Eliacheff  – « Chère comtesse, chère Sophie, ma chère consœur et amie », écrit-elle.

Les Petites Filles modèles, Un bon petit diable, Le Général Dourakine ! Ce sont là, croit-on, des ouvrages sanctifiés par la mémoire et l’oubli, des reliques, mais la comtesse suscite encore à son insu une curiosité inassouvie, ardente et brutale. La lecture de ses romans nous ravit et nous glace par un étrange spectacle de candeurs et de vices. Quant à ses personnages – Gaspard, Gribouille, la mère Mac’Miche, Cadichon, Sophie Fichini –, leur nom seul suffit à convoquer un charme, un effroi délicieux – même si les humiliations infligées aux ânes et aux petites filles quand elles ne sont pas gentilles ne nous ont jamais fait rêver !

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Je professe envers les sortilèges et les sévices un respect convenable, mais je trouve un peu outré l’attrait pédagogique qu’on leur prête. Je dois avoir tort car les psychanalystes de l’enfance raffolent des contes de fées les plus cruels. La comtesse aimait l’ordre, la castration (symbolique) et les stéréotypes, eux aussi !

Il n’est pas question – et Caroline Eliacheff ne va pas jusque-là, il y a un rabbin dans la famille ! – d’absoudre la comtesse de son antijudaïsme viscéral qui fait plus qu’affleurer dans trois de ses romans [1]. En revanche, elle euphémise les préjugés ridicules de la romancière en faveur de la noblesse. « Tous les bons ont une particule et les méchants n’en ont pas. Au moins, comme cela, il est facile de s’y reconnaître », ironisait Montherlant.

Les bourgeois, eux, sont ignares et grossiers jusqu’à la caricature. Il y a parmi les prêtres, les médecins et les paysans de braves personnes mais à condition qu’elles restent à leur place. On doit saluer poliment les gardes-chasse et les gendarmes qui sont des gens utiles à la société mais on n’est pas obligé de les inviter chez soi ! Dans l’album de la comtesse, il y a ceux qui ont patte blanche, et puis les autres – le signe de l’élection, c’est la « particule ».

Les Anglais, ces veinards, ont le voyage d’Alice, on a les malheurs de Sophie ! Nul besoin de Freud quand on a avec soi Humpty Dumpty, un œuf qui parle comme un Viennois.


[1]  L’Évangile d’une grand-mère, Les Actes des apôtres et La Bible d’une grand-mère – écartées de l’édition des Œuvres complètes chez Robert Laffont.

Janvier 2022 - Causeur #97

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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