Joies du parlementarisme en marche confronté aux 40 000 amendements contre la réforme des retraites.


 

Ils sont venus mais ils sont loin d’être tous là, les Marcheurs élus de la République, représentants du peuple, pour faire simple : croquenots de l’Élysée. Mais ceux qui occupent le lieu de leur présence lasse sont loin d’exhiber le visage heureux de qui fait don de sa personne à la Nation. On croirait plutôt voir une bande d’adolescents à l’entrée de leur lycée. Fatigués par avance de ce qu’ils n’ont pas encore vécu. Refermés sur eux-mêmes pour s’obliger à la suite. Car aujourd’hui il y a quelque chose d’étrange dans l’atmosphère de cette Assemblée, une sorte de brouillard léger qui aurait posé son onction sur la cohorte des députés présidentiels, regroupés sur leurs rangs, leur mission sur les bras et, ô malheur, face à eux les quarante mille amendements qui les observent, l’œil moqueur, empilés proprement sur les sièges de l’opposition. Comme une nouvelle muraille de Chine.

Ah ben mon vieux…

Il faut dire que nul ne les avait avertis, depuis trois ans pourtant, de ce qu’était AUSSI le métier d’élu. Au départ, pour eux, au niveau de leur conscience politique, il ne s’agissait que d’un jeu intellectuel : déposer son curriculum vitae sur un site informatique et attendre le résultat venu d’obscurs directeurs de ressources humaines qui, d’un lot de dossiers, devaient extraire le nombre de candidats nécessaires à l’opération de phagocytage de nos institutions. Ensuite, pour faire simple, on était venu expliquer aux heureux élus qu’ils n’avaient qu’une seule chose à faire pendant cinq ans : voter systématiquement dans le sens du gouvernement et laisser les jours s’égrainer lascivement dans le bonheur immobile d’une République devenue parfaite. Et d’ailleurs, pour bétonner définitivement le système, un responsable avait été nommé, une sorte de chef de parti, chevronné parmi les chevronnés, pour orienter, pardon, indiquer préalablement les votes. C’est comme cela que, récemment, nos concitoyens à écharpe tricolore s’opposèrent durement à un texte législatif, en refusant d’augmenter les jours de congé accordés aux parents pour la mort d’un enfant, sous le prétexte incontournable que l’idée venait de l’opposition. Ah mais ! Nous ne sommes pas n’importe qui dans la majorité ! Nous savons être forts ! Muraille de Chine, vous dis-je ! Car dans la nouvelle gouvernance, il est inconcevable de concevoir et accepter qu’une idée juste vienne du banc des opposés. Cela a été dit dès le départ : ils ne sont là que pour se taire et accepter leur défaite. Car enfin soyons logiques : le peuple a voté, c’est cela la démocratie. Le fruit de son vote majoritaire porte donc la marque indélébile de la justice, tout comme les minoritaires, eux, ne peuvent et ne doivent se prévaloir que de celle de la honte, de l’erreur et du silence. 

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Or, voici que depuis plus d’un an, ledit peuple s’ébroue en continu dans nos rues. Ils sont tous là, alternativement ou ensemble, ouvriers, cadres, fonctionnaires, retraités, chômeurs, professions libérales, artisans et que sais-je encore, pour s’élever contre un projet de loi devant modifier le calcul de notre retraite, un projet voulu du plus haut sommet par notre président au langage trahissant toujours ses intentions profondes : ne vient-il pas en effet de dire dans nos estranges lucarnes – je l’ai entendu dans ma stupéfaction – que tous les actuels retraités étaient un « stock » dans son projet. Un stock ! Voilà un raffinement du verbe comme peu de politiques peuvent s’en prévaloir. Un stock de retraités… Avec en face, pourquoi pas, un stock de députés… Et défilant en manifestations imposantes, un stock de grévistes. Stock contre stock. Combat de stocks. Et bataille d’estocs, par la même occasion. Voilà que l’hémicycle se met à onduler comme une vague insondable, menaçant ceux-là même qui pensaient appartenir justement à ce lieu. Mouvements d’incompréhension et de crainte, murmures d’interrogation et d’appels à l’aide. Que se passe-t-il qui vient perturber le bel équilibre qui un temps fut en marche ?

… si j’aurais su j’aurais pas venu

Soyons clairs et directs. Pour bien comprendre les enjeux nous devons définir le sens réel de ce projet de loi qui déséquilibre le quinquennat en son milieu. Sont-ils d’améliorer les pensions qui nous sont versées dans la dernière ligne droite de notre existence ? Que nenni messeigneurs, sinon pourquoi, au tout début du quinquennat, avoir diminué lesdites pensions par augmentation de la CSG ? Peut-être alors de supprimer les « insupportables » régimes spéciaux qui enrichissent certaines professions d’une retraite correcte ? Bien sûr que non, puisque est subitement sortie du chapeau élyséen une compensation financière par professions concernées. Augmenter alors la masse monétaire globale attribuée par la Nation à ses retraités, c’est-à-dire à ceux qui, toute leur vie durant, ont non seulement assuré les pensions de leurs propres anciens mais ont encore travaillé à la réussite économique de notre pays ? Eh bien, là encore tout est faux, le « stock » des retraités devant être à la hausse dans les  petites décennies à venir, pour un gâteau qui, lui, demeurera identique dans le meilleur des cas. Quid alors et en fin de compte de cette mascarade, souvent perçue comme une pantalonnade, toujours en tout cas comme un abus de pouvoir ? Quid du sens réel de cette opération qui eût pu être imaginée par Mandrake le magicien ? J’entends par là où va aller l’argent de ces millions de salariés avec leurs cotisations, et de ces millions de retraités avec leurs pensions ? Où ? Le tour de passe-passe est extraordinaire : mais chez les assureurs, chez les fonds de pension, chez les grandes banques, toujours à l’affût d’un pactole à rafler pour le meilleur de leurs actionnaires. Mais oui mais c’est bien sûr ! Voilà le fin mot de l’affaire. Dans le magma d’une pénible phraséologie où tout est dit y compris son contraire, nos gouvernants, en appui sur leurs studieux gentils jacquemarts de l’Assemblée Nationale, simulent la bonne volonté en lâchant de-ci de-là des petites choses, l’essentiel pour eux étant que la loi soit votée… Et les Picsous mondialisés abreuvés.  

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En général, tous les systèmes ont une faille et s’éteignent de cette dernière. Pour le macronisme ambiant, la faille est de taille : tout simplement le réel qui prend constamment, pour les petites gens que nous sommes, l’apparence d’un voisin, d’un ami de travail, d’un client, d’un patient, de notre famille évidemment. Je veux dire : le vivant auquel nous appartenons, avec notre regard et notre voix pour nous exprimer. Ce vivant que les députés marcheurs viennent de découvrir au détour de l’interminable saga d’une loi qu’on leur a présentée comme une banalité de leur parcours dans l’hémicycle. Ce vivant qu’Emmanuel Macron se refuse à croiser. Ne vient-il pas d’opposer à une femme gilet jaune qui l’invitait à la rejoindre dans la rue : « J’ai trop de travail. Je ne peux pas descendre dans la rue ! » Cette même rue qu’il nous invite pourtant à traverser pour trouver du boulot ! 

La majorité s’inquiète de la colère populaire

Et si c’était vrai alors ? Que dans tous les sondages, trois Français sur quatre soient contre la loi devant détruire nos retraites. Et si c’était vrai alors ? Que, depuis plus d’un an, des centaines de milliers de grévistes battent le pavé en exigeant le retrait pur et simple de ladite loi. Et si c’était vrai alors ? Que, l’une après l’autre, les professions les plus diverses, police, pompiers, avocats, médecins, infirmiers, enseignants, basculent dans l’opposition à une république de droit absolu sous l’égide d’un royal président. Et si  c’était vrai alors ? Que la peur s’empare du pouvoir à tous ses étages, depuis l’hélicoptère élyséen en décembre 2018 jusqu’à l’exfiltration de divers ministres en d’autres occasions. Et si c’était vrai tout ça ? Nié, mais pour combien de temps encore, avec une verve mécanique et des fiches identiques, par des Marcheurs épuisés de devoir se débattre dans des contrevérités ?

Derrière les capitaines Fracasse qui ne montent sur scène que lorsque tout est sous contrôle, derrière les rencontres minutieusement organisées par une communication présidentielle désormais usée à bâtir du paraître, du surfait, de l’apparence, et malgré toutes ces précautions, la colère ne cesse de monter dans un pays où les affrontements se multiplient et les victimes s’empilent. Eborgnées. Amputées. Nous voici très loin de l’idyllique parcours promis aux candidats députés. Le programme présidentiel aurait-il été conçu à Disneyland ? Les uns après les autres, les marcheurs trébuchent et comprennent le rôle exact qui leur était initialement attribué. Et ils découvrent effarés que nous voici très proches d’une explosion populaire dont il est impossible de prévoir la portée. Jamais, dans l’ancien monde, il n’y eut autant d’affaires en tous genres touchant des élus de la Nation, autant de ministres démissionnaires ou tout simplement virés, autant d’amateurisme et d’improvisation dans le comportement et la gestion. Devant cette pandémie de contestation qui s’étend et se rapproche, il paraît que l’Assemblée Nationale a mis ses députés en quarantaine et une prévention mise en place par une vérification systématique de leur température. Ces derniers ne pourront voter que lorsqu’ils atteindront 49°3. Mais peut-on survivre longtemps à ce niveau de fièvre ? Voilà la question, nous souffle Shakespeare dans la joie de son Brexit.

Mais surtout, gardons en mémoire que ce qui leur importe, c’est juste que la loi soit votée. Son contenu à géométrie variable n’en étant que l’argument de ballet… Ou de balai. Au choix.

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