Eloge de Bernie Sanders et de l’âge en politique


La jeunesse ne prouve rien. Elle ne donne aucune supériorité ontologique. On peut être jeune et très con. Je le pensais déjà quand j’avais quinze ans et que dans cette classe de seconde C en 1980, pourtant bien fréquentée au lycée Corneille de Rouen, nous n’étions plus que deux à penser quelque chose, ou à essayer. Il était royaliste tendance Action Française et moi communiste tendance Rosa Luxemburg. Dans un paradoxe qui n’est qu’apparent, on s’entendait très bien: au moins, on pouvait s’engueuler et échanger des livres. Je te passe ADG, tu me passes Roger Vailland.

Bernie Sanders a 78 ans, et alors?

Nous constations, par exemple, pour des raisons autant historiques que familiales, que nous nous sentions plus proches de nos grands-pères que de nos pères. Nous ne formulions pas ça comme ça, mais nous avions l’impression que du côté de nos pères, on faisait assez vite l’économie de la transmission, que la puissance dissolvante de l’hédonisme pompidolo-giscardien valait oubli de l’histoire: ils avaient de belles bibliothèques, de belles voitures dans lesquelles ils roulaient trop vite et fumaient des Benson dorées, ils écoutaient le Masque et la Plume et portaient Habit Rouge, mais malgré tout, ils ne nous parlaient pas tellement. Ils pensaient à autre chose. Chez nos grands-pères, il y avait aussi des bibliothèques, mais pas les mêmes. Pas de Grand Livres du Mois de François Nourissier ou de René-Victor Pilhes mais Malraux, Aragon, Bernanos ou Mauriac dans les premières éditions, achetées au moment de leur sortie. Nos grands-pères, on leur avait tiré dessus, ils avaient connu des captivités et des rationnements, des villes bombardées. Eux pour le coup avaient des choses à nous dire et c’est à eux, finalement, qu’on venait demander conseil même si ce n’était pas pour les suivre. Une des dernières conversations avec mon grand-père, c’est en août 92, à propos de Maëstricht. Je dis que je vais voter non, contre l’Europe du Capital. Il me dit qu’il faut voter oui, parce qu’au moins l’Europe, c’était la paix et que rien ne valait la paix. Il savait de quoi il parlait, j’ai sa correspondance de près de quatre années avec ma grand mère, depuis l’Allemagne, sur les lettres-types fournies par la Croix-Rouge.

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Tout cela pour dire que je vois un peu partout dans la presse des remarques sur l’âge de Bernie Sanders, comme si cela le discréditait. Comme s’il n’allait pas être à la mesure des défis. J’ai bien l’impression, au contraire, qu’il les a compris, que c’est lui qui est porteur d’un projet solidaire sur la santé, l’éducation, l’écologie et qui renvoie à l’idée que dans un pays, il vaut mieux avoir l’impression qu’on a un destin et un dessein commun et que la véritable insécurité, c’est ne pas savoir de quoi demain sera fait.

Avec notre jeunot, ne la ramenons pas trop…

Chez nous, s’est-on assez gargarisé, du côté de la presse, par cette formidable occasion que s’était donnée la France en élisant un président de moins de 40 ans. On a vu depuis. Comme on a vu aussi, pour en revenir aux USA, ce qu’a donné l’argument final chez l’establishment démocrate pour préférer Clinton à Sanders: c’était une femme. Sans doute, mais une femme qui a perdu et a laissé la place à quelqu’un de tout de même assez peu enclin à l’humanisme, à la nuance, à la finesse et à la tolérance.
On pourrait par ailleurs remarquer que la candidature de Sanders soulève un véritable enthousiasme chez les plus jeunes, dont témoigne la nouvelle icône du Bronx, la Représentante au Congrès Alexandria Ocasio-Cortez qui n’a pas trente ans. Elle ne ménage pas sa peine pour un vieux mâle blanc, je trouve, cette latina rouge qui est le cauchemar des républicains trumpistes. Elle aurait pu choisir Elizabeth Warren, au moins. Il faut croire qu’elle a décidé de faire de la politique. Pas de la morale ou de la communication. De la politique. Il faut croire, aussi, qu’elle a compris que les questions d’âge, de genre, d’appartenance ethnique, certes importantes, étaient aussi remarquablement instrumentalisées par le capitalisme et ses marionnettes politiques quand, en face d’eux, ils ont des gens décidés à en finir avec leurs privilèges délirants et leur indifférence à la question sociale.

Et peu importe que cette opposition et cette espérance soient incarnées par un presque octogénaire: ça évite les trentenaires qui se sont mis de l’oseille plein les fouilles et qui finissent président de la république, histoire de respecter le cahier des charges fourni par leurs anciens patrons.

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