Si aujourd’hui on sortait une version du film Pretty Woman, de Garry Marshall avec Julia Roberts et Richard Gere, qui date de 1990, serait-elle vouée aux gémonies par les thuriféraires du nouveau féminisme? C’est plus que probable, mais les critiques passeraient à côté de la réalité de cette histoire. Retour sur un classique du cinéma.
Dans le numéro 1533 du magazine Marianne (30 juillet — 5 août), Jeremy Sebbane interroge la possibilité que dans l’avenir on puisse faire un Pretty Woman sans que le monde crie au scandale : « Entre romantisation de la prostitution et acceptation des rapports de domination lancés par un milliardaire sauveur, pourrait-on encore épargner à Pretty Woman les assauts des nouveaux censeurs ? ». Peut-être pas, et ils passeraient à côté du film dans les grandes largeurs, à force de chausser les lunettes exclusivement sociales. Par ailleurs, « milliardaire sauveur » dit le journaliste. Et si c’était exactement le contraire ?
Soit. A priori, nous sommes devant une re-visitation du prince et de la bergère. Le prince a beaucoup de charme et une démarche chaloupée à souhait ; la bergère s’occupe de drôles de moutons et se balade dans une tenue peu recommandable. Mais, bien sûr, elle est juchée sur des jambes longues, longues, et a le sourire et le rire éclatants de Julia Roberts. Grosses ficelles, dira-t-on, et on imagine la suite. Sauf que la suite, et ce, dès le début, est tissée de ficelles qui, elles, sont très fines.
Dès le départ, c’est elle qui mène la danse en prenant le volant du bolide que le monsieur ne sait pas conduire, en lui faisant vivre une petite virée apéritive. Et si, bien sûr, c’est Edouard qui propose la nuit, c’est encore elle qui donne le tempo. Lui, engoncé dans son fauteuil et ses transactions financières, s’ennuie ; c’est un nihiliste tristounet. Divorcé, sans enfant, et partageant avec son ex la garde alternée du chien… Elle, en revanche, ventre à terre sur la moquette, déguste ses fraises en regardant un vieux film en noir et blanc qui la fait beaucoup rire. Et si Edouard la surplombe depuis sa station assise, c’est elle qui l’intrigue avec sa joie de vivre. Il en est dépourvu, elle va remédier à l’affaire. Elle l’intrigue encore lorsqu’elle s’en va pudiquement passer son fil dentaire entre les dents pour cause de grains de fraise et qu’il croit qu’elle se drogue. Bien obligé de constater son erreur devant l’évidence, il dit qu’il est rare que quelqu’un l’étonne. A quoi, elle répond par cette répartie savoureuse : « Vous avez bien de la chance ! Moi, les gens me choquent vachement ! »
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Entraîné par la vitalité de cette femme qui touchera dans le mille au matin avec son « Votre père doit être vachement fier de vous », du fait de la somme de diplômes engrangés par l’homme d’affaires, Edouard est tenté de prolonger l’aventure. Une semaine donc. A prix d’or. Et la fille de joie, qui n’a jamais si bien porté son nom, n’oubliera pas sa colocataire et le loyer à payer. En plus, elle est réglo.
Mais c’est la question du père qui est au centre de l’histoire, puisqu’on comprend que fier, il ne l’était pas et qu’il y eut rupture entre son fils et lui avant qu’il meure quinze jours auparavant. C’est frais et ça va le rester. Avec la scène capitale du vieux monsieur et de son petit-fils au restaurant. Pendant que Viviane qui est vivante envoie valser les escargots, Edouard, qui occupe la place centrale – celle du médiateur, entre le grand-père dont il pourrait être le fils et le petit-fils dont il pourrait être le père – joue les fiers à bras à vouloir démanteler l’entreprise en difficulté mais pas complètement à terre du vieux monsieur qui ne l’entend pas de cette oreille car il veut la transmettre à son petit-fils. D’où l’esclandre, d’où le départ précipité, et d’où la phrase capitale de Viviane, la fine mouche : « En fait, vous ne construisez rien ! » Eh non, il vend, en pièces détachées, des entreprises malades qu’il a pris soin de découper en petits morceaux avant ; bref, il détruit, et, au passage, casse la transmission. Il est remué l’Edouard, et s’en va épuiser sa mélancolie sur le piano de l’hôtel. A partir de là son métier ne lui dit plus rien et cette femme lui donne des envies de gaieté, de changement, de renouveau. Bon, bien sûr, il va y avoir un moment désagréable, avec l’associé d’une épaisse vulgarité qui humilie l’accompagnatrice, laquelle ne l’accepte pas, n’admet pas qu’on la laisse être bafouée de la sorte et quitte la scène en laissant « le pognon de dingue » qui est sur la table et qui représente la semaine. Elle préfère sa dignité à l’argent. Décidément, elle n’en finit pas de l’étonner. Et que je te récupère Viviane avant que l’ascenseur s’en charge, afin de continuer la danse.
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L’intérêt de ce film tient donc au fait que le sauveur n’est pas forcément celui qu’on croit. Oui, oui, à la fin, il la sortira de là où elle était. Mais avant, c’est elle qui sauve, avec ses phrases qui mettent dans le mille, avec sa façon d’être printanière. C’est elle, la fille belle, joyeuse et intelligente sans le savoir, qui va animer l’inanimé et le remettre en vie. Ça s’appelle une rencontre ; une rencontre d’inconscients (y en a-t-il d’autres ?…) et cela peut donner l’amour, qui fait valser votre vie jusqu’à présent inerte. Et qui vous dénoue un nœud essentiel, tout cela à votre insu. Quant à la domination dont les censeurs voudraient se repaître, ils en seront pour leurs frais car le film déjoue parfaitement la situation de départ, et fait voler en éclats certaine catégorie dont le ressentiment se repaît et qui vous fige le temps.
Le film aurait-il eu un tel succès autrement ? Oh, bien sûr, on a Richard Gere et Julia Roberts, ça ne gâche rien. Mais le scénario, très subtil, a compris, lui, que cela n’aurait pas suffi.
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