Accueil Monde Iran: qui aura le plus peur?

Iran: qui aura le plus peur?

L’analyse géopolitique de Gil Mihaely


Iran: qui aura le plus peur?
Protestations à Bojnord, Iran, 7 janvier 2026 © MEK/ The Media Express/SIPA

La contestation se poursuit en Iran, où Internet est coupé depuis plusieurs jours et où la vie quotidienne est quasi paralysée, selon plusieurs sources. Entre le régime et la société, le contrat social est rompu. Gil Mihaely dessine les trois perspectives qui s’offrent au pays.


La chute brutale du taux de change de la devise iranienne, le toman, qui a franchi de nouveaux seuils psychologiques face au dollar, a constitué l’étincelle immédiate de la vague de protestation actuelle. Cette dévaluation accélérée, perçue comme incontrôlée et désormais irréversible, a frappé de plein fouet les classes commerçantes urbaines, au premier rang desquelles les bazaris. Historiquement pilier social du régime, à la fois relais économique, réseau de solidarité et socle idéologique de la République islamique, le bazar a réagi avec une rapidité révélatrice : fermetures de boutiques, grèves spontanées, refus de fixer des prix dans un contexte de monnaie en chute libre. Ces gestes traduisent une revendication politique explicite exacerbée par un constat brutal d’effondrement de l’ordre économique. Mais cette colère économique est indissociable d’un sentiment plus profond de dépossession stratégique.

Ni prospérité économique, ni victoire géostratégique

Aux yeux d’une partie croissante de la population, l’effondrement du pouvoir d’achat intervient après des années de sacrifices imposés au nom d’une politique régionale présentée comme existentielle, et dont l’échec est désormais patent. La stratégie de confrontation indirecte avec Israël s’est brisée à Gaza comme au Liban, puis s’est soldée par la guerre de douze jours, perçue comme une défaite nette et humiliante. L’argent englouti dans les milices, les missiles et les fronts extérieurs apparaît rétrospectivement comme gaspillé, sans gains stratégiques tangibles, alors même que l’économie intérieure s’asphyxie. Lorsque le bazar cesse de fonctionner, ce n’est pas seulement le signe d’une crise économique aiguë, mais l’indicateur qu’un contrat implicite a été rompu, celui par lequel le régime justifiait la pauvreté au nom de la puissance et découvre aujourd’hui qu’il n’a livré ni prospérité ni victoire.

A lire aussi: 🎙️ Podcast: Iran, la fin (enfin) du régime des mollahs?

Quinze jours après le déclenchement des manifestations, on peut ainsi estimer prudemment que la vague actuelle de protestation pose au régime le défi le plus sérieux à sa survie depuis 1979. À un mois de la commémoration du 47ᵉ anniversaire de la révolution islamique, il n’est même plus certain que celle-ci puisse se dérouler dans des conditions ordinaires. Pour autant, cette intensité ne signifie pas qu’un changement politique soit nécessairement imminent. Même après plusieurs jours de manifestations massives, souvent violentes, il demeure difficile de parler d’un « mouvement de protestation » au sens strict, c’est-à-dire d’une coalition large, structurée et organisée, capable de transformer la colère sociale en projet politique cohérent.

La dynamique actuelle se caractérise plutôt par une agrégation progressive de secteurs sociaux distincts, entrés dans la contestation par des voies différentes. Après les bazaris, touchés directement par l’effondrement monétaire, ce sont les classes moyennes urbaines, les jeunes diplômés précarisés, puis des segments de la petite fonction publique et des services qui ont rejoint le mouvement, portés par l’inflation, la paupérisation rapide et l’absence totale de perspectives. En revanche, aucun indice ne permet encore d’affirmer que des secteurs économiques véritablement stratégiques, tels que le pétrole et le gaz, se soient engagés pleinement dans le mouvement. Or ce sont précisément ces secteurs qui, par des grèves massives et coordonnées, seraient en mesure d’accélérer un effondrement du régime en paralysant les sources vitales de devises et de revenus.

À la dynamique sociale initiale s’est très rapidement ajoutée une géographie spécifique de la contestation, confirmant le rôle moteur des périphéries iraniennes dans les phases de crise aiguë du régime. Dès les premiers jours suivant le 28 décembre 2025, les régions kurdes de l’ouest et du nord-ouest figurent parmi les plus mobilisées. Des rassemblements importants sont signalés à Sanandaj, Saqqez et Mahabad dès le 30 décembre, avec des slogans dépassant largement la question du pouvoir d’achat pour viser directement le système politique. Les forces de sécurité y interviennent précocement et avec une intensité supérieure à celle observée dans les grandes métropoles du centre, faisant état de tirs à balles réelles et d’arrestations massives dès le 31 décembre. Dans le sud-est, le Baloutchistan connaît également une mobilisation rapide à Zahedan et Khash, des manifestations éclatent dès les 2 et 3 janvier 2026, malgré un dispositif sécuritaire particulièrement dense, illustrant la profondeur du ressentiment accumulé dans cette province marginalisée. Dans ces régions, la contestation ne se limite pas à la crise monétaire déclenchée par l’effondrement du toman, mais remet en cause la nature même du lien politique avec Téhéran, perçu avant tout comme coercitif. La répression y est plus dure, plus visible et plus meurtrière que dans le centre du pays, confirmant que le régime continue de traiter ses marges comme des espaces de contrôle prioritaire. Le ralliement plus tardif des régions azéries, observé à partir de la première semaine de janvier 2026 à Tabriz et Ardabil, n’en est que plus significatif. Il intervient malgré l’origine azérie du guide suprême, Ali Khamenei, et marque un seuil politique important ; lorsque même les populations historiquement les plus intégrées à l’État central rejoignent la contestation, c’est que la loyauté identitaire et symbolique ne suffit plus à contenir une colère désormais structurée par l’effondrement économique et la perte de crédibilité du centre.

Une opposition fragmentée

Pourtant, sur le plan politique, les manifestations demeurent largement dépourvues de direction structurée et de centre décisionnel identifiable. Ce déficit organisationnel constitue, à court terme, un avantage tactique évident en privant le régime de sa méthode éprouvée de décapitation du mouvement par l’arrestation ciblée de leaders, de porte-parole ou de comités centraux. La contestation se diffuse ainsi de manière horizontale, fragmentée, difficile à anticiper et à neutraliser durablement. Mais cette force conjoncturelle se transforme, à moyen et long terme, en faiblesse structurelle majeure. L’absence de leadership n’entrave pas l’extension géographique et sociale des protestations, mais elle rend profondément incertaine la capacité du mouvement à se doter d’un projet politique cohérent, d’une stratégie de négociation ou de rupture, et, surtout, d’une alternative de pouvoir crédible et reconnue, tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur.

Ce vide politique ouvre un espace dans lequel peut émerger une figure d’incarnation, précisément parce qu’aucune autre ne s’impose de l’intérieur. Dans ce contexte, le prince Reza Pahlavi tend à s’affirmer comme la seule voix identifiable et audible de l’opposition iranienne. Sans qu’il soit possible, à ce stade, de mesurer précisément l’adhésion réelle de la société iranienne à sa personne ou au rôle qu’il pourrait jouer dans l’avenir politique du pays, un fait mérite d’être relevé : son nom est le seul à être scandé de manière répétée dans certaines manifestations et relayé de façon constante sur les réseaux sociaux. Cette centralité symbolique ne constitue pas en soi un programme politique ni une légitimité populaire acquise, mais elle témoigne d’un besoin profond de repères, de continuité et de lisibilité politique dans un mouvement qui, faute de structures internes, cherche à projeter une figure capable d’incarner une alternative, même encore largement indéterminée.

A lire aussi: Géopolitique: le grand retour du réel

Pour le moment, malgré quelques incidences de fraternisation, un autre point décisif fait encore défaut : l’apparition de fissures visibles au sein de l’élite politique et sécuritaire. Les Gardiens de la révolution, la milice des Bassidjis et les forces de sécurité intérieure continuent, du moins en apparence, d’afficher cohésion et discipline. Aucun phénomène massif de désertion, de refus d’obéir ou d’érosion fonctionnelle n’est observé à ce stade. Le noyau dur du régime, structuré autour du guide suprême et de son entourage, conserve sa capacité de répression. Le régime ne parvient pas à éteindre la contestation, mais les manifestants ne parviennent pas non plus à en ébranler les fondements institutionnels.

Dans ce contexte, l’Iran semble glisser vers une crise politique profonde et prolongée, susceptible d’évoluer selon plusieurs trajectoires. La première demeure celle d’une répression efficace et durable, capable de contenir puis d’étouffer temporairement la protestation. C’est l’option privilégiée par le régime. Elle est cependant risquée, car elle ne fait qu’accumuler frustration, colère et ressentiment, tout en exposant le pays à une pression internationale accrue, notamment américaine. Même en cas de succès tactique, une telle répression ne traiterait aucun des problèmes structurels qui sont derrière la crise en cours – asphyxie économique, effondrement monétaire, corruption systémique et perte de légitimité idéologique. Rappelons également que depuis une petite décennie ces irruptions de colère deviennent de plus en plus récurrentes et rien ne permet de croire que l’échec éventuel de la vague actuelle n’est autre chose que partie remise.

La deuxième trajectoire possible serait une extension continue des manifestations, à la fois numériquement, géographiquement et politiquement, accompagnée d’une radicalisation croissante. Une telle évolution mettrait à rude épreuve les mécanismes de répression et pourrait faire peser une menace directe sur la survie du régime. Elle ouvrirait toutefois la voie à un scénario de chaos, dans lequel des acteurs radicaux, internes ou externes, pourraient tenter de confisquer la dynamique révolutionnaire, voire provoquer une fragmentation territoriale du pays.

La troisième option serait la reconnaissance, par une partie du sommet du pouvoir, de l’incapacité à contenir durablement la crise. En théorie, cela pourrait conduire à un revirement stratégique majeur, notamment sur le dossier nucléaire, afin d’obtenir un allègement des sanctions et une respiration économique. En pratique, ce scénario apparaît extrêmement peu probable. Le guide suprême continue de marteler qu’il ne reculera « pas d’un seul centimètre ». Reste alors l’hypothèse d’une recomposition interne du pouvoir, dans laquelle certaines factions des Gardiens de la révolution pourraient sacrifier le guide, avec ou sans son consentement, pour instaurer un régime de type thermidorien, dominé par les militaires. Une telle évolution ne garantirait ni l’apaisement ni une transition démocratique, mais elle marquerait un basculement du pouvoir des religieux enturbannés à celui de militaires, et l’entrée de la République islamique dans une nouvelle phase de son existence.



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Zidane perd la boule
est historien et directeur de la publication de Causeur.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération