Avant même le direct de TF1, on a écrit beaucoup de vilenies sur la nature de l’intervention télévisée du président ce lundi soir. Quitte à en surprendre quelques-uns, nous dirons que la plupart de ces attaques ex ante étaient de mauvaise foi, notamment celles portant sur l’incapacité supposée de Jean-Pierre Pernaut à animer une émission politique avec le chef de l’Etat. Ce n’est pas parce qu’on présente le JT de 13 heures à des millions de Français CSP pas ++ qu’on est d’office disqualifié pour ce genre d’exercice. Et de fait, on a vu à maintes reprises JPP étayer, statistiques à l’appui, le mécontentement des interlocuteurs du président, voire surenchérir sur ceux-ci. À l’arrivée, il s’est révélé autrement plus vigoureux que n’auraient pu l’être la plupart des grandes consciences affectées aux éditoriaux de la presse écrite nationale. La remarque vaut encore plus pour le panel de Français-d’en-bas qu’on avait collé aux basques du président et qui ont, pour la plupart, exposé sans chichis les problèmes qui pourrissent l’ambiance pour soixante et quelques millions d’entre nous.

Délocalisations, chômage des jeunes diplômés, producteurs de lait pris à la gorge, artisans saisis par le fisc, précarité de l’emploi dans l’Education nationale, banques qui refusent les crédits aux PME, misère dans les hôpitaux publics : un vrai festival de vraies questions qu’on a du mal à imaginer, tant pis pour la confraternité, portées par les professionnels abonnés aux plateaux télé. On notera au passage que le hors-d’œuvre, joué dans un registre beaucoup plus classique, à savoir l’intervention liminaire du président face à Laurence Ferrari dans le 20 heures, fut assez pitoyable. Dans le genre connivent, convenu et attendu, on croyait revoir le duo Claire Chazal-Balladur pendant la campagne de 1995, mais en pire, c’est dire…

La suite, donc, se révéla heureusement beaucoup plus rock and roll. Indubitablement, l’exercice n° 2 lui sied plus : le président se décoince, se déride et même se lâche. Il maîtrise ses dossiers sans ramener trop sa science, répond avec faconde à toutes les questions, appelle chacun par son prénom, on le sent quasi à la limite du tutoiement. Et, surtout, il est presque toujours d’accord avec tout le monde, syndicaliste CGT compris. Oui, on va produire en France les voitures destinées au marché français – et même aux pays limitrophes. Oui, on va empêcher les routiers bulgares de faire du dumping. Oui, on va pénaliser les produits made in China au nom de la taxe carbone. Oui, on va faire entendre raison aux pays non-agricoles de l’Union européenne sur le prix du lait. Oui, on va titulariser les fonctionnaires précaires et augmenter leurs salaires, notamment ceux des gentilles infirmières. La liste des engagements n’est pas exhaustive, on a pris des notes, des fois que les collaborateurs du président auraient oublié de le faire. Le cas échéant, vilains que nous sommes, on n’hésitera pas à les ressortir.

On l’aura remarqué au passage, nos petits Français du panel semblaient curieusement assez peu angoissés par les réformes constitutionnelles ou la suppression du juge d’instruction, et essentiellement motivés par des questions au ras du sol, par le social pour parler clair. Peut-être les avait-on choisis exprès tous poujadistes ? Peut-être que ce sont-là les questions qui préoccupent vraiment les gens ? Et peut-être même que le président, à qui il arrive de lire quelques sondages, a fait exprès cette émission pour écouter du social, parler de social, promettre du social. Badaboum badaboum, le Sarkozy de la feuille de paye is back in town. Vous avez dit « déjà vu » ?

Car c’est bien là que le bât blesse. Le président promet à mi-mandat de faire beaucoup plus que ce qu’il n’a pas voulu faire durant ses trente premiers mois d’exercice. Bon d’accord, il y a la crise mondiale. Admettons, dans un immense sursaut d’indulgence, que c’est uniquement à cause de cette catastrophe naturelle qu’on n’a pas fait ce qu’on avait dit. Mais, même en imaginant qu’elle disparaisse demain matin, Nicolas Sarkozy sera-t-il moins entravé dans ses élans populophiles par les critères de Bruxelles, les engagements pris auprès de l’OMC ou ses liens avérés avec des milieux d’affaires pas toujours obsédés par la ré-industrialisation du territoire ? On peut croire aux miracles. Ou pas.

Une chose est certaine en tout cas : le président est décidé à récupérer le terrain gagné en 2007 et perdu depuis en milieu populaire. On l’avait déjà écrit à propos de Martine Aubry, et on est moins que jamais d’humeur à se déjuger aujourd’hui : l’un des enjeux décisifs de la prochaine présidentielle est l’électorat des salariés modestes. Traditionnellement ancré à gauche, voire à la gauche de la gauche depuis la Genèse, il a volé en éclat dans les années 1980, fuguant tout d’abord du PC vers le PS en 1981, puis se disséminant ensuite entre le vote FN et l’abstention de masse, avant de retomber en partie dans l’escarcelle sarkozyste à l’occasion de la dernière présidentielle. Déçu côté feuille de paye, choqué dans ses aspirations égalitaires par des affaires type Epad ou Proglio, aujourd’hui cet électorat se cherche. Reste à savoir si ce recentrage présidentiel, en supposant qu’il ne soit pas purement communicationnel, n’arrive pas un chouïa trop tard, ce que nous serions un rien portés à croire. Pour regagner la France qui se lève tôt, vaut mieux se réveiller de bonne heure.

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