Il y a de cela quelques jours, Fun Radio posait à ses auditeurs une question percutante : « Charlotte ne supporte pas que son mec lui fasse l’amour la nuit quand elle dort. Vous trouvez cela normal ? » Aussitôt, les réseaux sociaux s’emballaient, les médias traditionnels leur emboîtaient le pas, et Marlène Schiappa, la Rosa Luxembourg du stérilet, s’indignait sur Twitter. C’était, disaient-ils tous en chœur, faire l’apologie du « viol conjugal ».

Je reconnais que je n’en avais jamais entendu parler. N’était-ce pas un oxymore ? Un tour du net m’apprit qu’il n’existait pas de définition précise de ce qui serait cependant – c’est France Info qui le dit – un « problème majeur de société ». Si j’ai bien compris, on entend par « viol conjugal » le fait, pour un homme, de forcer sa partenaire à avoir un rapport sexuel. Pour sûr, ce n’est pas très élégant, et d’ailleurs je me demande quel plaisir un garçon peut prendre à jouir dans un corps inerte. Mais ce n’est peut-être qu’une affaire de goût. Il y en a bien qui se masturbent plusieurs fois par jour avec gourmandise, et même d’autres, certes très rares, qui s’acharnent sur des cadavres.

En France, on peut quitter son mari

À défaut d’être clairement défini, le « viol conjugal » a intégré notre arsenal juridique. Une loi de 2014 et une autre de cette année entendent mieux protéger les « victimes » des mains sous la culotte à trois heures du matin. Une fois de plus, l’envie de pénal, comme disait Philippe Muray, l’a emporté sur le bon sens. En effet, qu’on me permette cette remarque : si Charlotte n’est pas heureuse en couple, elle peut parfaitement rompre. C’est une chose très ancienne et qui a fait ses preuves, la rupture. Certes, l’opération est parfois douloureuse, elle peut conduire à la mélancolie, à lire Boulgakov, à se croire œnologue et à écouter en boucle la 2e symphonie de Sibelius. Ce risque, il faut le prendre. Librement entrée dans une relation amoureuse, toute femme peut librement en sortir, du moins dans notre beau pays. Les féministes des années 70-80 ont « lutté » afin de permettre au « deuxième sexe » de larguer autant que le premier, de ne plus être voué au mariage et à la procréation, de s’ « émanciper » ; et si cette « émancipation » est sujette à caution, elle a plus d’allure que la victimisation dans laquelle s’enferme le féminisme actuel.

Le retour du « bon sauvage »

Au commencement de #MeToo, lorsqu’une comédienne sur deux déclarait avoir été agressée sexuellement, j’ai lu, halluciné, des papiers à la gloire d’une Américaine qui dénonçait celui avec qui elle avait couché quelques mois plus tôt ; après consultation du New York Times, elle n’était plus sûre d’avoir vraiment voulu. Elle s’était sentie obligée, expliquait-elle, alors même qu’il n’y avait eu ni contrainte physique ni GHB. Elle comprenait que sa résignation d’alors était en fait une construction culturelle et sociale dont les hommes étaient les bénéficiaires diaboliques et que, à y regarder de plus près, elle avait subi un viol. Rien de moins. Le type – comédien, si ma mémoire est bonne – s’était répandu en excuses, prêtant allégeance au « mouvement », jurant de bien s’assurer, les fois suivantes, qu’un « oui » ne pouvait pas cacher un « peut-être » – qui peut lui-même dissimuler un « non ».

Dans le cas de Charlotte comme dans celui-là, il y a un grand absent, le libre arbitre. L’une peut rompre, l’autre pouvait partir : elles préfèrent se tourner, fébriles, vers la « société », afin de comprendre ce qu’elles vivent et comment elles doivent agir. Si aliénation il y a, c’est plutôt cette impuissance assumée face aux choix que la vie nous demande de faire lorsque l’on est adulte. Les féministes me répondront que je sous-estime la « charge mentale ». Pour elles, en effet, les femmes sont de petits êtres fragiles, opprimées par la « phallocratie », écrasées par le « patriarcat » qui les empêche de s’épanouir et donc, puisqu’elles sont par définition toutes pures et géniales, de révéler leurs si singuliers talents. Les philosophes des Lumières avaient leur « bon sauvage » ; les militantes de la lutte des sexes ont leurs bonnes, fillettes condamnées à la serpillière et à assouvir la vulgaire lubricité des mâles.

L’incommunicabilité générale

En passant, elles mélangent tout : les vils attouchements et le compliment raté, le harcèlement et la drague lourde, le machisme et la courtoisie. Oraculaires, elles parviennent à pénétrer le cerveau de leurs « sœurs » et, du haut de leur ressentiment, savent mieux que celles-ci ce que les femmes, cette étrange catégorie, désirent vraiment. Ce discours infantilisant est celui que toutes les « minorités » adoptent et qui plaît tant aux médias, toujours en quête de nouveaux Dreyfus à mettre en scène dans des séquences « émouvantes ». Ici comme ailleurs, le but de la manœuvre est d’obtenir, outre une gratification morale si précieuse au temps de l’indécence commune, ces droits particuliers dont l’itération détruit à petit feu le corps social. Pour faire la peau à de fallacieuses injustices et aux représentations qui les forment, le soupçon est érigé en vertu, la délation et la censure sont promues, on génère du conflit et, pour le surmonter, on propose une sinistre contractualisation des rapports entre les êtres.

Les « violences faites aux femmes » sont une réalité. Des lois les punissent et c’est heureux. Peut-être faut-il les durcir. Du reste, ce n’est pas en déresponsabilisant des « victimes » qu’on freinera l’incontestable brutalisation du commerce humain, qui trouve sa source dans le crétinisme ambiant. C’est en premier lieu l’extinction des humanités, fruit de l’alliance entre les spéculateurs et les spéculatifs, les cyniques et les idéalistes, qui, en nous faisant régresser au stade sadico-anal, explique l’incommunicabilité générale. Si Charlotte avait lu Balzac, elle ne se jetterait pas dans les bras de Big Mother. Au pire, bien lancé, ça peut faire très mal, Splendeurs et misères des courtisanes.

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