Cette année, le Tour de France célèbre les cent ans du maillot jaune et Christian Laborde, grand braquet de la littérature sportive publie son indispensable abécédaire. Pour l’été, Thomas Morales jette aussi son dévolu sur les livres d’Olivier Schefer et Roger Jouan.


Les vacances pointent à l’horizon. Haro sur les écrans ! Cet été, laissez tomber votre smartphone. Le vacarme de la Fête de la musique est un signal d’alarme. Il est annonciateur de grosses chaleurs et de cacophonie. Loin des turpitudes du monde moderne, un livre, aussi modeste soit-il, peut vous extraire de votre apathie. Et vous faire oublier ce premier semestre aussi long et éreintant que la ligne droite des Hunaudières. Cette sélection reflète assez fidèlement l’état de santé du pays, tour à tour, nostalgique, sombre, méditatif, poétique ou vindicatif.

Laborde, enchanteur de la grande boucle

A quoi reconnait-on un livre d’écrivain ? Il a du jus, du nerf, de la profondeur historique, de la mauvaise foi et de la dérision. Il s’emballe parfois en plaine et puis, une douce mélancolie vient écorcher nos genoux, égratigner notre mémoire à l’abord des premiers cols. Il est nerveux dans les échappées mais sait aussi se laisser dandiner, à la fainéante, sur nos belles départementales. Cette année, le Tour de France célèbre les cent ans du maillot jaune et Christian Laborde, grand braquet de la littérature sportive publie son indispensable abécédaire. Encore un dictionnaire, me direz-vous, cette manie française de tout classer et compartimenter, c’est sans compter le génie de la formule de Laborde, dompteur de mots et enlumineur de notre patrimoine. Avec lui, le Tour ne se limite pas aux exploits sportifs, il est le réceptacle vibrant de notre nation, une part de notre identité. Les flonflons et la sueur. Les drames et le panache. Les souvenirs et la course. Son dictionnaire est taquin, érudit et flamboyant. On passe de Léon Bloy à Blondin, de Fignon à Abdelkader Zaaf, de Nougaro à Nucéra, on pioche, on s’amuse, on a les jambes qui frétillent et l’envie de dépoussiérer ce vieux Motobécane qui sommeille depuis trente ans dans une grange à la campagne.

Le Tour de France, Christian Laborde – éditions du Rocher.

Schefer, l’art de l’indicible

Il y a des écrivains salonnards qui crient leur intimité dans le poste. Leurs mots trop lourds nous encombrent et très vite, nous embarrassent. Et parfois, le critique tombe, par hasard, sur un ouvrage au titre mystérieux « Conversations silencieuses ». Il l’ouvre par conscience professionnelle. Son auteur, philosophe de son état, n’est pas de nature à le rassurer. Les plus médiatiques d’entre eux sont réfractaires à l’acte d’écrire, un style fumeux embaume souvent leur pesante prose. Olivier Schefer est un philosophe limpide, à la fluidité délicate, qui ne pontifie pas, qui ne s’appesantit pas sur son sort, qui n’éduque pas les masses mal pensantes. Son érudition ne fossilise pas sa plume. C’est une véritable découverte de cette année, sa phrase est puissante, complètement déchargée d’une émotion trop gluante. Un équilibre qui se rencontre rarement chez un professeur. Au fil de la lecture, le critique écorne les pages, souligne une formule pleine de détresse et de pudeur, une justesse de ton, quelque chose de friable et terriblement solide à la fois. Dans ces conversations, l’auteur évoque une relation avec le père qui ne vire pas au règlement de comptes. Schefer fait un admirable éloge du silence. Il ne s’embourbe pas dans la mélasse des sentiments, il en extrait une pulpe acide et lumineuse. Avec lui, l’art ne tourne pas à l’exploit individuel.

Conversations silencieuses. L’art, la beauté et le chagrin, Olivier Schefer – Arléa.

Jouan, aux racines de Villon

Au commencement, il y eut Villon. On y revient toujours par émerveillement. Notre littérature y puise sa fougue créatrice, sa mélopée enivrante et son impudeur salvatrice. Tant que des Hommes liront l’œuvre de François Villon, né François de Montcorbier à Paris en 1431, notre pays gardera le cap du style et de l’irrévérence. Il fallait toute l’intelligence et la malice de Roger Jouan pour nous faire vivre, à la première personne, la naissance d’un poète essentiel à notre identité. Dans ce court texte, Jouan revient sur la vie du jeune garçon confié à un chanoine, maître de Droit à l’université. Dans une langue parfaitement restituée, habile et mélodique, dans les senteurs de cette fin du Moyen Âge et ses guerres intestines, Montcorbier va devenir Villon. D’étudiant scrupuleux, il versera bientôt dans la délinquance. Aussi pénétrant qu’un Lais.

François Villon, Roger Jouan – Riveneuve.

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