Pour en finir avec les génocides, faut-il revenir à l’Etat-nation ? Ou dépouiller les nations de toutes leurs caractéristiques politiques, culturelles et même territoriales ?


Dans un texte publié sur son site ce vendredi 4 octobre, l’économiste Jacques Attali s’en est pris violemment à Eric Zemmour, Gilles-William Goldnadel ou Alain Finkielkraut, les accusant de « souverainisme » et donc de « haine des musulmans ».

Attali a ajouté que le souverainisme était aussi « le nouveau nom de l’antisémitisme » et que les juifs et les musulmans, menacés par le souverainisme devaient « s’unir face aux fantasmes du grand remplacement ».

Attali, un no-border ?

Le texte de Jacques Attali est un concentré à peu près pur de l’idéologie qui cimente aujourd’hui la construction européenne. « Quand on parle de ‘souverainisme’, beaucoup de gens veulent croire qu’on ne parle, en Europe, que d’une maîtrise des importations et d’un refus des disciplines communautaires. » Mais en réalité, nous dit Attali, le souverainisme est un faux nez du racisme et de la xénophobie. A mots couverts, les souverainistes avanceraient en réalité leur refus « des migrants » et aussi leur refus « des musulmans ». Bref, la bête immonde du nazisme relèverait le nez.

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Il faut se rendre à l’évidence, les plus brillants des mondialistes n’ont pas une meilleure argumentation que les plus obtus des no-borders : critiquer l’immigration et émettre des craintes vis-à-vis d’un islam totalitaire et terroriste équivaut pour eux à éructer des insultes racistes et xénophobes. Les tenants de l’Europe ouverte tiennent les « souverainistes » pour des nazis qui n’aspirent qu’à exterminer les musulmans comme ils ont exterminé les juifs.

La pensée de Yoram Hazony

Un livre récemment publié (en anglais malheureusement) par le chercheur en science politique Yoram Hazony, The Virtue of Nationalism, éclaire le fond de l’affaire. Que nous dit Hazony ? Qu’Auschwitz a été un traumatisme qui demeure vivace pour deux types de populations : les juifs et les Européens. Les premiers parce qu’ils ont réchappé à un génocide, les seconds parce qu’ils ont perpétré ou aidé à perpétrer un génocide.

Ce syndrome d’Auschwitz a été à l’origine de deux évènements majeurs de la seconde moitié du XXème siècle : la création de l’Etat d’Israël et les prémisses de l’Union européenne. Autrement dit, le génocide des juifs par les nazis a donné lieu à deux constructions politiques et philosophiques diamétralement opposés explique Hazony. Un Etat à l’ancienne pour les juifs, un projet d’empire multiculturel à « gouvernance » mondialiste pour les Européens.

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Dans The Virtue of Nationalism, Hazony cite longuement un magnifique discours prononcé à Jérusalem par David Ben Gourion en 1942. Que dit Ben Gourion ? Qu’en Europe, les femmes juives ont été séparées de leurs enfants et de leurs maris, qu’on les a obligé à creuser des fosses ou elles ont été abattues comme des animaux, que des juifs ont été gazés et incinérés et tout cela pourquoi ? Non seulement parce qu’ils étaient juifs, mais aussi parce qu’ils n’avaient pas « de statut politique, pas d’armée juive, pas d’indépendance juive, et pas de patrie …. Donnez-nous le droit de nous battre et de mourir en tant que Juifs… Nous exigeons le droit… à une patrie et à l’indépendance. Ce qui nous est arrivé en Pologne, que Dieu me pardonne, nous arrivera à l’avenir, toutes nos victimes innocentes, toutes les dizaines de milliers, des centaines de milliers, et peut-être des millions… sont les sacrifices d’un peuple sans patrie …. Nous exigeons… une patrie et l’indépendance. »

Deux projets diamétralement opposés

Cette patrie et ce droit à l’auto-détermination, les juifs l’obtiendront en 1948. Mais au moment où les Européens ont voté la création de l’Etat d’Israël à l’Onu, ils ont jeté les bases d’un tout autre projet pour eux-mêmes. Et même d’un projet diamétralement opposé.

A en croire Hazony, Auschwitz n’a pas généré le même refus du génocide. Les juifs ont voulu en finir avec l’exode et la dispersion qui les mettaient à la merci des nations non-juives, tandis que les Européens ont voulu en finir avec le principe d’une soldatesque sans âme obéissant aux ordres (potentiellement) criminels de dirigeants nationalistes haineux. Pour barrer la porte à un retour d’Auschwitz, les uns ont opté pour la constitution d’une nation dotée de tous les attributs de la nation (drapeau, armée, frontières, langue…) tandis que les Européens ont décidé d’en finir avec la nation et le démon du nationalisme qui rendrait les peuples haineux et sauvages.

Pour expurger les démons identitaires des Allemands, raboter les poussées chauvinistes des Français, dissoudre les épopées nationales des Espagnols ou des Néerlandais, les élites françaises et européennes ont entrepris de déconnecter Histoire, territoires et populations. Ainsi, en France, l’enseignement de l’histoire a été pulvérisé dans sa chronologie et le « roman national » a fait l’objet de dénigrements systématiques 1. Jacques Attali, chantre de la mondialisation et de l’Union européennes, a clamé (avec bien d’autres que la nation c’est le mal et seulement le mal. « (La France) doit savoir critiquer son propre rôle dans l’esclavage, dans le colonialisme, dans la xénophobie, dans l’antisémitisme, dans la collaboration, dans la destruction de la nature » 2

Attali voit l’Etat-nation comme une survivance du passé

Pour éviter le retour d’Auschwitz, les élites européennes ont donc fait le choix délibéré de torpiller le particularisme national. « Si l’on veut éviter qu’un tel mal (Auschwitz) ne se reproduise encore et encore, la réponse doit être dans le démantèlement de l’Allemagne et des autres États nationaux d’Europe, et dans le placement de tous les peuples européens sous le joug d’un seul gouvernement international. Éliminons l’Etat national une fois pour toutes, et cette route sombre qui mène à Auschwitz aura été définitivement barrée » 3 écrit en substance Yoram Hazony.

Le discours anti-souverainiste 2019 d’Attali arrive donc, même pas décongelé, des débuts de la construction européenne quand Konrad Adenauer affirmait que l’Etat-nation ne serait bientôt plus qu’une survivance du passé.

Les imprécations d’Attali contre les souverainistes montrent que le débat né dès 1945 : comment en finir avec les génocides, n’a toujours pas reçu de réponse.

Les Israéliens qui ont choisi l’Etat nation sont-ils des nazis qui s’ignorent ? Les Européens qui démantèlent leur nation, leurs frontières, leur école et embrassent l’islam sur la bouche ont-ils réellement jeté les bases d’un empire de la fraternité et de la sécurité ? Le vrai mystère est que soixante-quinze ans après la clôture d’Auschwitz, le conflit Etat-nation vs empire multiculturel soit toujours aussi vif. La vraie drôlerie est que le débat soit mené surtout par des juifs : Hazony est israélien, Attali est un mondialiste sans frontières et Goldnadel, Zemmour et Finkielkraut sont des Français juifs attachés à l’identité de la France.

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