Tandis que le Mouvement 5 étoiles dégringole, la Lega gagne une à une les régions traditionnellement ancrées à gauche. L’élection de dimanche en Ombrie enfonce le clou.


Cinquante ans. Le centre-gauche régnait depuis un demi-siècle sur l’Ombrie, cette région célèbre pour son agrotourisme et les stigmates de Saint-François d’Assise. Dimanche, une vague libérale-conservatrice a pourtant raflé la région de Pérouse en frisant les 60%. Donatella Tesei, sénatrice (Lega), devance son adversaire de centre-gauche d’une vingtaine de points, écrasant au passage le Mouvement cinq étoiles (M5S), descendu à 8% malgré – ou à cause – de son alliance avec le Parti démocrate (PD). Au gouvernement comme à l’échelle locale, l’attelage PD-M5S ne convainc visiblement pas les électeurs. L’alliance giallorossa réalise d’ailleurs une performance électorale inférieure aux scores cumulés du PD et du M5S aux européennes, signe que la mayonnaise ne prend pas.

Malgré la bonne tenue des finances publiques (la TVA n’a pas été augmentée, les critères de Bruxelles respectés), la nouvelle majorité n’a qu’un seul réel dénominateur commun : le refus des élections afin d’écarter Matteo Salvini du pouvoir. Comme au Royaume-Uni, la représentation parlementaire diffère de la majorité de l’opinion si bien que sénateurs et députés s’accrochent à leurs postes, au nom de l’intérêt général et d’un front anti-Salvini.

« Jamais avec le PD ! »

L’Ombrie est d’ailleurs un cas d’école de revirement spectaculaire. Jusqu’à la fin de l’été, le chef du M5S et ministre Luigi Di Maio tirait à boulets rouges sur la majorité régionale démocrate, embourbée dans une sombre affaire de marchés publics. « En Ombrie, le PD a utilisé la santé publique comme si c’était sa carte bleue », avait taclé Di Maio, il y a quelques mois, à l’époque où il répétait urbi et orbi « Jamais avec le PD ! » Après ses noces inopinées avec le Parti démocrate, ces petites phrases assassines lui sont régulièrement rappelées par les partisans de Salvini. Sentant venir le vent du boulet, le président du Conseil Conte avait prévenu : « Le vote de 800 000 électeurs en Ombrie ne détermine pas le sort du gouvernement. » Il est vrai que le cas de cette région peut être perçu comme exceptionnel  : un scandale financier a poussé le gouverneur démocrate vers la sortie et contraint son parti, le PD, à lancer une campagne expresse d’un mois et demi, en alliance avec le M5S, pour sauver les meubles.

Avec 10% de chômage, à l’image de nombreuses régions italiennes, l’Ombrie ne s’est jamais vraiment remise de la crise économique d’il y a dix ans. Chez certains commentateurs, notamment de l’excellent journal Il Fatto quotidiano, proche du Mouvement 5 étoiles, le parti populiste créé par Beppe Grillo doit sa dégringolade à son aggiornamento pro-européen. Avant même le départ de Salvini du gouvernement, le vote des eurodéputés grillistes en faveur de la Commission Von der Leyen avait désarçonné l’aile la plus populiste du mouvement. Dans la logique de Di Maio, alors vice-Premier ministre et ministre du développement économique – il a depuis migré aux Affaires étrangères, il n’était pas absurde de s’appuyer sur l’Europe pour proposer un Smic dont l’Italie manque cruellement. En pleine crise de nerfs estivale, M5S et Lega s’écharpaient alors quotidiennement, le premier exigeant un Smic national, la seconde la reprise du chantier de train grande vitesse Lyon-Turin, une plus grande autonomie régionale, voire un Smic différencié entre le nord et le sud…

Un pied dehors, un pied dedans

Depuis la rentrée, la constitution d’une nouvelle majorité M5S-PD-Viva l’Italia (dernier-né créé par Renzi après son départ du PD) n’a pas été sans heurts. En particulier, le vote du budget a révélé les failles de cet étrange aréopage. Ennemis acharnés hier, Di Maio et Renzi appliquent aujourd’hui la même stratégie du « un pied dehors, un pied dedans », soutenant l’exécutif tout en critiquant sa fâcheuse tendance à ponctionner les Italiens.

Du côté de l’alliance de centre-droit, l’élection en Ombrie signe aussi la percée du parti post-fasciste Fratelli d’Italia, devenu localement avec plus de 10% des voix, le deuxième parti de droite, devant les berlusconistes de Forza Italia. Réclamant à cors et à cris la démission du gouvernement, les leaders du centre-droit conquièrent les uns après les autres les bastions rouges. Après l’Ombrie, l’Emilie-Romagne et surtout la Calabre, région la plus pauvre et la plus méridionale de la botte, entreraient dans l’histoire si elles basculaient dans le giron d’une alliance conduite par la Lega. Euphoriques, certains entonnent déjà l’ancien hymne des jeunesses néo-fascistes Demain nous appartient.

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