Les journaux français laissent de moins en moins de place au débat et de plus en plus aux monologues des opinions autorisées. C’est ce que montre très bien l’abandon du « courrier des lecteurs », autrefois l’occasion d’échanges exigeants. A ce rythme-là notre monde n’aura bientôt plus rien de « commun » et rétrécira en un ensemble de revendications vindicatives.


Le journalisme devenu monologue

Sauf La Croix, où un milieu clairement identifié échange opinions et expériences, nos journaux (cela n’est pas vrai dans tous les pays) ont renoncé au « courrier des lecteurs ». On peut douter qu’internet compense cette disparition. À travers la dichotomie entre le papier et l’électronique, on voit plutôt s’instituer une séparation entre ceux dont le statut est d’écrire et les autres : d’un côté, le monde des opinions reconnues, celles des journalistes et, dans les pages « idées » ou « débats », celles des gens qui ont pignon sur rue et, de l’autre, le monde indistinct, éruptif, suspect des « réseaux sociaux », que l’on connaît par ouï dire. Cette séparation assure à l’écrit une insularité et un poids nouveau dont l’allongement des textes publiés est une manifestation. Celui qui ouvre Le Monde par exemple est souvent exposé à l’autorité de textes sinon de grand style, du moins de grande surface qui se donnent d’emblée l’allure d’être exhaustifs. Nous sommes loin de l’époque où Pierre Vidal Naquet dans ses nombreuses lettres au Monde, manifestait sa confiance en même temps que sa vigilance : il y avait des choses qu’il n’entendait pas « laisser passer » comme il disait. Désormais, nous en laissons passer beaucoup.

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Je pensais à cette fermeture formelle au débat en lisant dans la rubrique « disparitions » du Monde la pleine page consacrée à Zeev Sternhell. Le parcours de cet Israélien se débattant avec la politique et la culture françaises, était retracé, en particulier son opposition au schéma de René Rémond sur les trois droites françaises (légitimiste, orléaniste, bonapartiste) où le fascisme n’a pas de place. Evoquant la querelle qui en a résulté, l’auteur de l’article, Nicolas Weill, oubliait le reproche fait plus d’une fois (1) à Sternhell, de n’avoir jamais construit d’idée cohérente d’un fascisme dont il parlait sans cesse, son fascisme étant un concept caméléon, applicable à volonté à une liste d‘auteurs extensible. Mais pas possible désormais d’objecter en écrivant au journal, le journalisme étant devenu monologique, l’affaire, pour le commun des lecteurs, apparaissait réglée.

Vulgate bourdieusienne

Peu importe, dira-t-on, ce n’est qu’un hommage funèbre un peu complaisant, laissons les morts enterrer les morts ! Mais la perte de la culture du débat (dont le courrier des lecteurs était un échelon essentiel) inquiète bien plus quand est concerné un domaine actuel et brûlant, comme celui des discriminations selon l’origine, telles qu’elles sont perçues et jugées. À cet égard, l’orientation de notre « journal du soir » n’est pas douteuse: en faveur d’une jeunesse allogène harcelée et offensée. On sonne l’alerte, la France proclame-t-on en gros caractères, est encore et toujours « à la traine ». Mais la question est de savoir si au Français mis en demeure, on donne les moyens de se faire une opinion éclairée. On se réfère à une littérature sociologique abondante, mais on a souvent le sentiment que les informations et les chiffres qu’on en extrait sont au service d’une doctrine transcendante plutôt que d’une réflexion exigeante.

« Le rapport avec la police se construit dès le plus jeune âge » affirme le titre (2). Après quoi on présente le volet français d’une étude internationale  sur « la compréhension de la criminalité juvénile », volet qui a été dirigé par un universitaire reconnu, Sébastian Roché. Dans ce cadre on a interrogé 9 000 collégiens (5ème, 4ème, 3ème) des Bouches-du-Rhône, dont 727 (8%) ont eu affaire à la police en 2015, sans qu’on note de différence notable selon les origines géographiques regroupées en trois ensembles (Européens, Africains, autres origines). 399 ont subi un contrôle plus approfondi, 291 ont été fouillés. Parmi les contrôlés et les fouillés, les Africains sont relativement plus nombreux que les autres, ils le sont surtout parmi les multicontrôlés (+70% de ceux qui ont été contrôlés au moins 5 fois). De ces données on peut conclure d’abord (mais cela n’est pas dit) que la vulgate dominante est prise en défaut: le contrôle au faciès n’est pas généralisé, puisque les « bronzés » ne sont pas plus nombreux que les autres à déclarer qu’ils ont été interpellés et que, s’ils l’avaient tous été il y aurait eu bien plus de 727 interpellés dans l’année.

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Dans ces conditions, la clé du rapport négatif avec la police semble devoir être cherchée dans la catégorie des multicontrôlés. De cette catégorie on nous dit que les Africains y sont surreprésentés, mais on ne nous dit pas si elle est nombreuse ni comment on y entre : par hostilité au contexte ? par jeu ? en s’engageant dans de petits trafics ? Si dans l’article analysé on ne se soucie pas de le savoir, c’est à cause d’un préjugé de fond commun au journaliste et au sociologue : les adolescents, du moins ceux des catégories dominées, sont des victimes, donc des objets passifs, c’est l’action de la police qui détermine leur avenir. C’est pourquoi, après avoir promis de décrire une relation détraquée, on finit par se concentrer sur la seule police. « Si les contrôles ne sont pas tous discriminatoires », dit S. Roché cité par N. Chapuis, il reste « une part significative de contrôles discriminatoires ». Pour exacte qu’elle soit, cette  formule ne devrait pas suffire pour que, in fine, on néglige les autres raisons d’agir de la police et qu’on n’analyse pas le cadre dans lequel elle le fait. On finit logiquement par dire que la police agit en circuit fermé, inventant elle-même son travail. Un fait justifie cette interprétation péremptoire : 97% des interpellations n’auront pas de suite judiciaire, d’où on conclut que « L’essentiel de l’activité de contrôle consiste à déterminer qui est éligible au contrôle » donc à le faire subir à « des personnes auxquelles rien ne pourra être reproché par la justice ». Lisant on a l’impression d’assister « en direct » à la capitulation de la pensée du social. Voilà un article auquel j’aurais aimé répondre in situ, faute de le pouvoir, je me sens soumis à un arbitraire.

Frustration

Expédiée comme dans les nuages cette lettre d’un lecteur frustré voudrait pointer un trait général de notre situation, la difficulté de partager le monde dans le cadre d’un individualisme pointilleux. Nous produisons des revendications péremptoires et subjectives, des monologues personnels ou catégoriels mais, en même temps, le monde social dont nous nous sommes déchargés se venge, il s’affirme comme nous tenant et nous contenant mais déterminé du dehors, de manière « systémique ». Pour surmonter cette séparation de l’individu et de son monde, nous ne voyons que la mise en place de batteries de plus en plus serrées d’indicateurs par quoi on entend obliger les « dominants » à se regarder dans le miroir, à entrer dans une voie de culpabilisation, qui risque bien d’être aussi celle du ressentiment.

Que serait une stratégie de construction de l’intercompréhension et de la générosité ? Il serait temps d’y penser.

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