En quelques années, Pierric Guittaut a fait ses preuves à la Série noire. Avec Ma Douleur est sauvagerie, il franchit un nouveau cap romanesque dans son univers marque de fabrique : la campagne mondialisée. 


L’épanouissement du talent spontané de Pierric Guittaut, composite de réflexion, d’enthousiasme et de travail est une réalité aveuglante dont il faudra bien un jour qu’il admette lui-même l’indéniable singularité.

Beau coup d’essai

En une dizaine d’années, à travers cinq ou six bouquins, le bouillonnement encore informe de Beyrouth-sur-Loire, son premier roman si mal servi par une édition bâclée, torrent d’énergie qui balayait tout sur son passage, s’est transformé en maîtrise de ses moyens, en véritable accomplissement d’artiste des mots.

Si son premier roman avait la puissance aveugle d’une cataracte, on y relevait déjà quelques prouesses : qui d’autre aurait pu forger ce personnage de flic libanais chrétien retrouvant ses guerres d’origine dans les cités d’urgence des banlieues tourangelles sans tomber dans l’invraisemblable ?… Et c’est pourtant celui-ci qui emportait l’adhésion sans coup férir, premier jalon de ce qui allait devenir la marque de fabrique de Guittaut : la campagne mondialisée, la province planétaire dans son exotisme avant Pierric inexploré. Et qu’on ne vienne pas me parler de nature-writing avec ses amants de Lady Chatterley qui font un malheur à la Fnac de Fouilly-les-Bouses en chemise à carreaux. Non, Pierric seul. Les autres ne sont que les VRP de la fiction bio.

Trois romans maîtrisés

Et depuis trois romans, c’est toujours cette touche d’originalité, cette empreinte qui le distingue : le tableau d’une cambrousse appartenant déjà à la transhistoire qui est la nôtre, et la rend finalement semblable, dans sa particularité berrichonne, à n’importe quel trou au large de Brisbane ou de Chelyabinsk. Très naturellement — et c’est sans doute au départ à peine conscient chez l’auteur, tout au moins au départ, à mesure qu’il explore ce territoire dépossédé de lui-même, la campagne moderne dont on a muséifié, c’est à dire réifié tous les signes historiques à présent indéchiffrables — celui-ci se tourne vers le mythe. C’est déjà présent dans son second roman La Fille de la pluie. Dans cet exercice de rigueur où le romancier ajuste son tir, une Hermione de l’eau aiguillonnée par le mal hante le paysage éternel des jalousies mesquines, dans des fermes virtualisées tant par la Wi-Fi que par le crédit agricole.

C’est D’Ombres et de Flammes qui signera la première maturité de Guittaut avec ce portrait de gendarme tourmenté par son siècle et sa hiérarchie, fils de guérisseur aux prises avec une filiation qu’il refuse, de retour dans son village natal. Au cours d’une enquête où se mêlent les femmes d’un passé énigmatique, les jeteurs de sort, et les cerfs stéroïdés importés de Nouvelle-Zélande dans les chasses solognotes pour le bon plaisir des nouveaux comtes Zaroff, venus du XVIe arrondissement ou de Dubaï, les hologrammes de la néo-féodalité se superposent aux esprits de la forêt. Si les assassins et les cadavres sont bien réels, leurs armes et leurs mobiles se dérobent, irréductibles à toute analyse anthropométrique. Le lyrisme de Pierric y donne sa pleine mesure d’instinct et de lucidité indissociables.

Chasse animale

Et nous voici plus loin, un degré plus haut dans l’incandescence avec Ma Douleur est sauvagerie, qui vient de paraître aux éditions des Arènes. Le classicisme de la construction des thèmes de la vengeance et de l’obsession y est encore confronté à un monde dématérialisé dont le rejet, cette fois, sera entier ou ne sera pas. Lorsque Stéphane, à l’instar de St-Julien le Pauvre, s’abstient d’abattre le grand cerf blanc, symbole de puissance brute, indistincte, il met le doigt dans l’engrenage — presque volontairement. La vision, dès le premier instant a la brutalité d’une idée fixe, il a trouvé son double maudit. Lorsqu’il se lance dans la traque acharnée de l’animal coupable de la mort de sa femme, ce n’est au départ que pour tuer dans un élan aveugle. Puis, comme dans toute chasse, il faudra que Stéphane devienne identique à l’assassin qu’il poursuit pour avoir une chance de le piéger et de le vaincre. Alors, il faudra que Stéphane se dépouille de la civilisation au cours d’un lent et minutieux processus remarquablement décrit dont chaque étape est tout d’abord un arrachement.

Ma douleur est sauvagerie de Pierric Guittaut (Equinox/Les Arènes, 2019)

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