L’érudit des lignes blanches Nicolas Grenier publie une anthologie littéraire du tennis en préparation de Roland Garros.


Dans quelques jours, l’écho du Court central résonnera jusqu’à la station « Porte d’Auteuil ». Une mélopée étrange à base de 15–0 ; 15–A ; 30–15 qui traîne dans l’atmosphère comme un rhume des foins tenace.  Au printemps, le tennis se lève à l’Ouest du périf’. Dans le métro, des parisiens hagards croiseront de juvéniles sparring-partners chargés de raquettes et de serviettes. Ils remarqueront surtout leurs baskets recouvertes de cette terre ocre, la poussière éphémère du Grand Chelem.

Cette quinzaine est la hantise des DRH

Les « petits » ramasseurs s’entraînent déjà dans leurs chambres d’adolescents devant leur miroir à plier les genoux et à relancer la balle comme s’ils devaient se présenter au concours du Conservatoire d’art dramatique. Ils sont la fierté du tournoi. Les accordeurs refont leur gamme, avec toujours, cette question existentielle : boyau naturel, multifilament, monofilament ou hybride, quelle matière choisir pour trouver la meilleure harmonie. C’est aussi le moment où le panama fleurit dans les tribunes et où les intrigants cherchent des places dans les loges. Cette quinzaine est la hantise des DRH et des CPE.

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Du 26 mai au 9 juin, les Internationaux de France à Roland Garros annoncent le début des examens et la bascule vers l’été. Même Roger l’esthète helvète a daigné se déplacer dans le XVIème arrondissement. Car la hiérarchie mondiale a du mou dans la raquette depuis plusieurs semaines. L’ère Nadal-Federer-Djokovic plie mais ne rompt pas face à la montée d’une nouvelle génération (Tsitsipás, Thiem, Zverev, etc.). Tous ces champions d’aujourd’hui partagent le même quotidien que leurs glorieux ainés du siècle dernier. « À proprement parler, je goute peu le repos auquel toute personne normale a droit. En hiver, ce sont les tournois de la Côte d’Azur ; en été, ce sont les championnats de France, les championnats du monde sur terre battue, les championnats du monde et d’Angleterre sur gazon, les multiples compétitions de plages et villes d’eaux, sans compter les Olympiades, comme l’année dernière, et les tournées en Amérique, comme cette année-ci » écrivait Suzanne Lenglen dans Quelques conseils pour jouer au tennis paru en 1921.

Quand le tennis était snob

Le chantre de l’olympisme Pierre de Coubertin prédisait en 1910 dans ses Notes sur le lawn-tennis un grand avenir à ce jeu de balles qui met les nerfs en pelote : « C’est un sport dont les adeptes sont non seulement devenus très nombreux mais n’appartiennent à aucune catégorie spéciale. Jeunes garçons et hommes âgés, femmes mariées et jeunes filles, gens oisifs et gens occupés, le lawn-tennis a fait des conquêtes dans tous les milieux sociaux et dans toutes les périodes de la vie. C’est une très heureuse circonstance ». Le Baron avait un demi-siècle d’avance sur son époque, il annonçait la démocratisation de ce sport et sa propagation dans toutes les couches sociales.

Au début du XXe siècle, la balle jaune n’avait pas atteint les masses payantes et les budgets publicité des sponsors. On la tapait entre sportsmen tout de blanc vêtus, sous l’œil de dames en capelines de soie qui sirotaient un Pimm’s tonic. L’entre-soi et une pointe de snobisme habillaient les joueurs et joueuses de tennis en polo ou en robes longues. Il n’était pas encore venu le temps des foules ahuries et des bobs bariolés. Pour saisir cet air des premiers instants, où le tennis se pratique entre gens bien nés et prend la forme d’un loisir à la mode, à la fois jeu d’adresse et de tactique à l’ombre des cyprès, il faut lire l’étonnante anthologie littéraire du tennis de Nicolas Grenier. Dans Jeu, set et match ! préfacé par Patrick Clastres aux éditions du Volcan, l’érudit des lignes blanches a recensé des textes majeurs et mineurs sur cette activité en plein air. Au-delà des « classiques », Maupassant, Alphonse Daudet, Paul Bourget, Georges Feydeau ou Tristan Bernard, ce recueil ressuscite des auteurs complément oubliés. De ces anonymes des bibliothèques, plumes vigoureuses à la Belle Époque, naît un charme désuet, le témoignage d’une insouciante élégance. C’est joliment ampoulé, un style sous naphtaline qui émeut par sa préciosité et ses maladresses. D’un esthétisme fabriqué non dénué d’une certaine langueur érotique.

Les aventures de l’abbé tennisman

Les balbutiements du tennis se mariaient alors admirablement avec les tâtonnements littéraires de ces écrivains en herbe. Qui se souvient d’Emile Pouvillon (1840-1906) à part ceux qui empruntent son avenue ? Il écrivit Le Vœu d’être chaste en 1900 où figure un abbé tennisman. « Pourquoi le tennis serait-il défendu pendant les vacances ? Le concile de Trente n’a pas d’objection, sans doute, contre le tennis » s’interroge une demoiselle faussement naïve. Et que penser de Pierre Ardouin (1870-1934) dans ses Poèmes de Saintonge à la mélancolie doucereuse :

Les fervents du Tennis, sveltes et point moroses

Dans des bas écossais cambrant leurs forts mollets,

Sur le sable élastique ont posé leurs gilets,

Et leurs corps dégagés prennent de fières poses.

Ou encore cet obscur René Turpin qui publia en 1908 La Fillette à la Raquette, évocation légère qui lui vaudrait aujourd’hui les foudres de certaines associations :

Elle n’ignore pas qu’on la regarde un peu

Quand, jouant au tennis, volent ses jupes blanches :

Pour montrer ses bras frais, elle lève ses manches

Fixant innocemment sur vous son regard bleu

Jeu, set et match, Nicolas Grenier, Editions du Volcan.

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