Notre culture et nos connaissances sont à la dérive. La détérioration de la langue finira-t-elle par menacer la démocratie?


Qui, parmi ceux qui détiennent encore les clés intellectuelles de notre société – écrivains, enseignants, universitaires, éditeurs, médecins, avocats, magistrats, scientifiques, artistes, économistes et bien d’autres –, pourrait être insensible à la dérive actuelle de notre culture et par ce fait, de nos connaissances ? Pas un seul jour qui ne nous apporte la triste matérialisation d’une réalité pitoyable et impitoyable, tel un raz-de-marée de bêtise détruisant toute marque intelligente depuis notre plus lointain passé civilisationnel.

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Dès lors, voici que le sens même de notre évolution sur le fil fragile de la vie s’étiole et s’estompe. Voici que l’on glorifie, tels des veaux d’or, les plus incultes d’entre nous et que les squelettes de leur nullité ainsi exhibés deviennent grammaire du nombre et encyclopédie des ténèbres de l’esprit. Voici que le geste devient phrase, que le borborygme impose son discours, que la primarité se substitue à la logique, à la compréhension et à l’explication. Pas un seul jour, pourtant, qui ne démontre par l’absurde que le niveau de langage est indissociable du niveau de la pensée exprimée et que la maîtrise du verbe, la rigueur de l’expression écrite et de la parole sont seules capables de ne pas rendre à la poussière du temps le potentiel de progrès obtenu dans le parcours des millénaires, par une humanité, elle en marche permanente vers le filigrane de sa transcendance.

Régression dans tous les domaines

Après tant de luttes incessantes, rudes et indécises sur le front de l’acquisition et de la maîtrise du savoir, après tant d’exemples dramatiques, fleurissant dans notre histoire, ce à quoi l’homme ne peut échapper sous peine de régression brutale vers la folie barbare, que constatons-nous ? L’abandon progressif des principes de base qui ont structuré et perfectionné le genre humain depuis ses origines : le respect, la rigueur, le sens de l’effort, le don de soi, l’appartenance solidaire au groupe, c’est-à-dire une entière communion de chacun à une aventure humaine dont l’individu n’est jamais qu’un minuscule relais. Les Romains, déjà, disaient : Vae Soli ! (Malheur au solitaire), et aujourd’hui ils affirmeraient : Asinus asinum fricat ( l’âne se frotte à l’âne), idée même de responsabilité sociale à laquelle l’assaut est désormais donné tambour battant, au profit d’une addition d’individualismes forcenés. Cette réalité est d’autant plus préoccupante que nul ne l’a jamais décelée auparavant chez aucune espèce du vivant. Je veux dire la lente et sûre prise du pouvoir par l’inculture, par l’anti-culture, pure et simple négation de ce qui fut longuement élaboré pour nous faire tels que nous sommes.

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Ainsi, aux plus de mille mots déjà assimilés à partir de notre propre concept linguistique, par des singes bonobos en pleine croissance intellectuelle, s’oppose l’horreur des à peine trois cents mots utilisés de nos jours par des franges de population de moins en moins marginales, pour exprimer a minima leur monde minimum. Régression visible dans tous les domaines constituant une existence humaine avec, en dramatique point d’orgue, l’incommunicabilité, source de toutes les marginalisations, de toutes les manipulations et de toutes les violences, car l’incompris s’estime toujours être l’agressé. Et hélas, il y aura toujours un parti politique en quête de voix pour attirer même les plus aphones, au prix des compromis les plus honteux. C’est ainsi que, trop souvent, l’urne démocratique ne recueille que des cendres.

Crise de la transmission

Comment lors imaginer que nous puissions aller plus loin encore dans cette longue avancée de l’homme sur le fil d’un temps qui lui est parfaitement inconnu, sans la nourriture d’une langue et sans l’eau de l’écriture ? Sans le sens d’une mission ? Et comment a-t-on pu croire, et peut-on le croire toujours chez les apprentis sorciers de la non-pensée qui infestent les fondations de notre société, que la simplification de notre communication orale et écrite pouvait être une réponse cohérente à la complexité cellulaire et sidérale qui demeure notre champ d’action et de réflexion pour demain ? Quelle recherche scientifique pourrait se passer de la richesse d’un support linguistique et de la cohérence d’un langage ? Quelle approche philosophique se satisferait d’un salmigondis lexical et syntaxique en guise d’instrument de transmission aux générations futures ? Concernant cette fabrique sourde et pernicieuse de l’inculture, Bernard Berthelot écrivait déjà en 1998 : « Qui ne voit que tourner le dos au savoir et à la culture, que déclarer les humanités et l’humanisme obsolètes, c’est perdre quelque chose de l’homme, c’est perdre le sens de l’humain ? » Cet humain qui ne peut déroger à sa responsabilité suprême sous peine de disparaître en tant que son ultime prédateur. Sur ce chemin venu du tréfonds de nos origines et qui doit aller bien plus loin que nous-mêmes, sachons défendre tout ce qui nous fut transmis et respecter ceux qui ont fait de nous ce qu’ils étaient eux-mêmes : un simple mais indispensable maillon vers un futur fécond.

William Shakespeare écrivait déjà que « C’est un malheur du temps que les fous guident les aveugles. » Ce temps qui aujourd’hui croit être devenu supérieur parce que les ignorants désormais, oints par une sorte de sacralité dite citoyenne cachant leur vide sidéral, peuvent déballer fièrement leur vacuité aux pieds de ceux qui hier eussent été leurs maîtres mais ne sont aujourd’hui que leurs victimes expiatoires. On appelle cela les relais sociaux ou la démocratie directe, c’est-à-dire la sombre dictature du nombre. Je ne cesse lors de m’interroger. Y aurait-il ainsi plusieurs sortes de peuples pour défiler et hurler ses slogans ou seraient-ils à chaque charnière de l’Histoire la masse indispensable à toute minorité dominante quelle qu’elle soit ? On a ainsi les idoles que l’on peut. Mais personnellement j’ai toujours préféré Montaigne à Pol Pot.

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Gérard Blua
est écrivain et éditeur.
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