Alors que le conflit sur la réforme des retraites prend fin, certains opposants se radicalisent. En France, depuis plusieurs mois, la multiplication des incidents inquiète et certains pensent que la démocratie est menacée. Dans ce contexte, face à des casseurs ivres de haine, les forces de l’ordre sont très sollicitées. Jusqu’à la bévue de trop ?


La crise couvait, la crise éclate. Le chef de l’État lui-même a finalement été obligé de s’exprimer au sujet des violences policières, devenues un problème politique majeur, et un danger bien réel pour la République. Mais faut-il parler de violences policières, ou d’un divorce violent entre la police et le peuple, sur fond de crise de l’autorité touchant la société entière, des parents à la classe politique en passant par les enseignants ?

L’exécutif a tardé à condamner des incidents d’une police fatiguée

Les constats, d’abord. Depuis un peu plus d’un an, les témoignages de brutalités injustifiées de la part des forces de police lors des manifestations de gilets jaunes puis d’opposants à la réforme des retraites, s’accumulent. Il s’agit le plus souvent de courtes séquences vidéos. Courtes, donc sorties de leur contexte. Diffusées par des manifestants ou des adversaires déclarés des forces de sécurité, donc d’une objectivité incertaine. Mais quel qu’en soit le contexte, certaines scènes sont difficilement justifiables, pour ne pas dire plus. Leur nombre, d’ailleurs, devrait suffire à inquiéter, et aurait dû provoquer une réaction officielle depuis des mois.

Combien de colères rentrées devant la mansuétude de l’institution judiciaire envers les criminels – et pas seulement ceux qui agressent des policiers ?

Des informations essentielles manquent : quel est le profil des policiers mis en cause ? Appartiennent-ils tous à quelques unités de maintien de l’ordre, toujours les mêmes – auquel cas le problème est grave mais circonscrit ? Ou viennent-ils de toute la France, de CRS ou de commissariats différents et sans lien particulier entre eux ?

Le restaurant La Rotonde à Paris, où Emmanuel Macron avait dîné entre les deux tours de la présidentielle, incendié le 18 janvier 2020 © Thibault Camus/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22419450_000003
Le restaurant La Rotonde à Paris, où Emmanuel Macron avait dîné entre les deux tours de la présidentielle, incendié le 18 janvier 2020 © Thibault Camus/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22419450_000003

En face, on assiste également à des violences inadmissibles, quelle que puisse être la légitimité des revendications. Plus encore que les destructions de mobilier urbain ou l’incendie de la Rotonde, je pense au saccage du stand de République Souveraine, le mouvement de Georges Kuzmanovic, par un groupe d’extrême-gauche. Ces violences entre manifestants contre la réforme des retraites en rappellent d’autres. J’y vois un écho de décembre 2018, lorsque des gilets jaunes ont défendu la tombe du Soldat Inconnu face à des Black Blocs qui voulaient la profaner, pendant que d’autres saccageaient l’Arc de Triomphe. C’est la même dualité parmi les manifestants, et la même insupportable confusion médiatique – et parfois policière – entre des citoyens en colère et des casseurs ivres de haine.

La mansuétude incompréhensible de la justice face aux émeutiers

Le constat est aussi celui d’un cercle vicieux. En dehors même des manifestations, les violences envers les policiers ne font qu’augmenter. Injures, menaces, caillassages, insupportables pressions sur les familles, agressions au travail et parfois en dehors du travail. L’état d’hyper-vigilance qui se prolonge s’accompagne d’une fatigue nerveuse et morale pour nos forces de l’ordre. Combien de samedis passés loin des leurs, manifestation après manifestation ? Combien de colères rentrées devant la mansuétude de l’institution judiciaire envers les criminels – et pas seulement ceux qui agressent des policiers ? Combien de frustrations ravalées devant ces casseurs et leurs tactiques de harcèlement : brûler, s’enfuir, revenir, s’enfuir, brûler encore, casser, s’enfuir encore, se cacher derrière d’autres manifestants utilisés comme des boucliers humains ? Et voilà le policier à qui on ordonne de tenir sa position. Tenir, pendant des heures, sous les insultes, de plus en plus souvent les jets de canettes, d’ordures, de pavés. Tenir encore.

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Et soudain, la charge ! Lâchez les fauves ! Des heures, des jours, des semaines, des mois de tensions qui se déversent dans quelques secondes d’action. Jusqu’à l’excès. Jusqu’à la faute. Comprendre n’est pas excuser, et encore moins approuver.

L’aspiration légitime à une souveraineté populaire retrouvée

Mais ces violences résultent aussi de la morsure des petites phrases méprisantes du pouvoir, l’une après l’autre, mois après mois. Pendant des mois, des médias ont raillé ces beaufs de gilets jaunes, le gouvernement a parlé de pédagogie plutôt que de désaccords, comme si les citoyens n’étaient que des enfants ignorants et les ministres de sages instructeurs détenteurs du seul savoir. Des cahiers de doléances ont été remplis et n’ont jamais été lus. L’insupportable arrogance d’un Delevoye malhonnête et menteur ajoutant de faux dialogues aux faux débats du tour de France présidentiel, l’absurdité des propos tenus pour le défendre : comment ne pas sentir que le gouvernement prend les Français pour des imbéciles ? Pire : pour des paillassons, à qui on peut faire avaler toutes les couleuvres puisque jamais ils ne se révolteront. « Qu’ils viennent me chercher ! » a dit Emmanuel Macron. Chiche ! a répondu le peuple. Mais quand le peuple devient foule, sa saine colère devient rage absurde. Et en face : les flics. Qui ont eu une prime spéciale pour s’être opposés aux gilets jaunes. Qui seront, dit-on, épargnés par la réforme des retraites. Dont on voit les brutalités en vidéo sur les réseaux sociaux – et on les voit, on les regarde, et quelque chose en soit gronde « vengeance ». Et c’est le contact. Et la fureur explose. Jusqu’à l’excès. Jusqu’à la faute. Comprendre n’est pas excuser, et encore moins approuver.

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Et je n’oublie pas, bien sûr, que parmi les policiers comme parmi les manifestants il y a une incompressible proportion d’imbéciles, de petits caïds qui jouissent de la moindre parcelle d’autorité, de brutes de cour d’école qui n’attendent qu’une occasion pour se défouler. Il y a des policiers qui seraient casseurs s’ils étaient manifestants. Il y a des manifestants qui se délecteraient de distribuer des coups de matraque s’ils étaient policiers. Ils sont peu nombreux, au fond, mais ils sont profondément nocifs. Ils provoquent et entretiennent le cercle vicieux. Jusqu’à la rupture, si on les laisse faire.

Reparlons de notre justice

Je n’oublie pas non plus l’institution judiciaire. Quand vous vous faites flasher à 52 km/h en ville, et que vous êtes obligé de payer, mais que celui qui le même jour vous a volé votre sac s’en tire avec un rappel à la loi (et ne vous rembourse même pas les dommages causés), vous avez le droit d’être en colère. Que dis-je ? Vous en avez le devoir ! Et les policiers qui constatent chaque jour ce genre d’injustices sont eux aussi en colère, d’ailleurs. Quand les gilets jaunes sont sanctionnés sans complaisance, mais que les Black Blocs s’en tirent toujours, les policiers ne s’indignent pas moins que le reste des citoyens !

Et quand on déploie pour protéger un déplacement présidentiel des moyens que l’on aimerait bien avoir pour combattre les violences urbaines, par exemple la nuit du Nouvel An, les policiers ne sont pas moins outrés que le reste des citoyens – plus même, sans doute. Quand la répression des opposants est plus déterminée que la lutte contre les racailles, c’est insupportable pour tous les citoyens dignes de ce nom, peu importe qu’ils soient policiers ou pas.

J’ai parlé de rupture. Si rien n’est fait, nous y allons tout droit. Un divorce entre les Français et leur police – car c’est leur police, pas celle du gouvernement, seul le peuple est souverain – serait catastrophique. Il n’est jamais bon que l’un des piliers de l’État s’effondre.

Appel au calme

La solution est pourtant claire : responsabilité. Que chaque policier arrête son camarade, là, juste à côté, qui va trop loin. Que chaque manifestant arrête son camarade, là, juste à côté, qui va trop loin.

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Oui, c’est difficile. Une part de nous-mêmes aurait envie de faire pareil, et peut-être pour de bonnes raisons. Il y a l’effet de groupe, l’effet de foule, la crainte du regard des autres. Qui a dit qu’il était facile de faire son devoir ? Mais c’est une nécessité.

Si nous n’agissons pas là où nous sommes, si nous continuons à attendre que ce soit le gouvernement qui mette fin à la surenchère de violences réciproques, les dégâts seront immenses. Bien sûr, il faudra exiger que les coupables soient châtiés – brutes en uniforme, et casseurs. Bien sûr, il faudra exiger que les responsabilités soient établies, jusqu’au plus haut niveau si nécessaire. La priorité est d’empêcher l’escalade. Nous désolidariser de la minorité d’abrutis dans nos rangs, que nous soyons derrière les boucliers ou parmi les manifestants. Ce n’est pas le problème de la police, ce n’est pas le problème des manifestants. C’est le problème de tous les Français, quels qu’ils soient. Sous l’uniforme, dans un cortège de manif, sur les réseaux sociaux, dans nos discussions entre collègues, en famille, entre amis. Et ça commence maintenant.

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