Anne-Sophie Nogaret s’infiltre dans une curieuse formation. Sous couvert de lutte contre les « inégalités », on en arrive à passer les textes des grands philosophes à la moulinette féministe.


Les 3 et 4 février 2020, un stage intitulé « Les inégalités femmes-hommes » destiné aux professeurs de philosophie se déroulait à Paris. La loi ignorant la sexuation, on comprend d’emblée que ces inégalités (dont il est sous-entendu qu’elles ne s’exercent qu’au détriment des femmes) sont l’expression larvée et protéiforme d’une domination masculine qui ne dit pas son nom.

On ne peut plus se contenter de passer les textes au scanner du genre : pour que l’esprit philosophique vienne aux femmes et que cesse enfin leur souffrance, il faut promouvoir un corpus adapté à leur sensibilité

Aristote, ce philosophe masculiniste bien connu

« Comment sensibiliser les élèves aux questions de genre ? » La formatrice, Audrey Benoît, annonce la couleur aux 25 professeurs de philosophie inscrits, sans autre précaution oratoire. Avant d’enfoncer le clou : comment initier les lycéens aux thèses de Judith Butler alors que celle-ci ne fait pas partie des auteurs au programme de philosophie ? Si l’on se place du point de vue féministe, qui tend à confondre égalité et parité, l’histoire de la philosophie, qui ne reconnaît du bout des lèvres que quelques femmes, est effectivement inégalitaire. Cette relative absence des femmes philosophes ne pouvant s’expliquer par une faible appétence (ou pire encore, une moindre capacité !) pour l’abstraction, Aurélie Knüfer, une autre formatrice, en conclut que « la manière dont les philosophes parlent des femmes a conduit à une exclusion de celles-ci hors du champ de la philosophie ». En somme, le problème vient du sexisme des philosophes, un secret bien gardé pour d’évidentes raisons de solidarité entre mâles dominants et souhaitant le rester. Ainsi, poursuit la jeune femme, agrégée et maître de conférences, personne n’a jamais osé relever que la distinction opérée par Aristote entre forme et matière était odieusement sexiste…

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Jusque-là, rien que de très banal : depuis des décennies, la misogynie et le patriarcat sont systématiquement invoqués pour expliquer la faible proportion de femmes artistes, scientifiques, politiques, chefs d’entreprise, etc. Comme le progrès ne saurait être un vain mot, il faut aller plus loin, ce à quoi s’emploie Aurélie Knüfer. Les philosophes, dit-elle, tiennent des « discours de haine » envers les femmes, ils les « injurient ». « Traumatisées » par la philosophie et son histoire sexiste, les femmes n’ont aucune envie de réitérer le trauma en lisant Kant ou Hegel, ni même des critiques féministes de ces auteurs. On ne peut plus se contenter de passer les textes au scanner du genre : pour que l’esprit philosophique vienne aux femmes et que cesse enfin leur souffrance, il faut promouvoir un corpus adapté à leur sensibilité. Ainsi annonce-t-elle sans faiblir la prochaine étape : la réforme du canon philosophique, qu’il faut « relire et réécrire ». Le narrativisme, telle est la solution !

Les femmes prennent leur revanche

Grands textes philosophiques passés à la moulinette féministe, mise en avant de philosophes femmes exhumées des oubliettes, décentration du logos rationnel au profit de la sensibilité émotionnelle, la réécriture du canon prôné par la Canadienne Lisa Shapiro arrive ainsi en France, par le biais des stages de formation recommandés par les inspecteurs de philosophie et agréés par les rectorats – courroies de transmission du ministère.

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Pour aggraver l’affaire, cette idéologie qui voit tout à l’aune de la domination se conjugue naturellement avec le discours d’autres dominés réclamant eux aussi leur part de revanche et de « narratifs » correctifs. Autrement dit, le discours du genre et celui de la race vont de pair. « L’histoire de la philosophie est une bibliothèque coloniale », confirme Aurélie Knüfer, citant V.-Y. Mudimbe : « La femme comme le Noir est constitué comme l’Autre de la philosophie, de la raison et de l’action », conclut la jeune femme, qui organise à l’université de Montpellier un séminaire intitulé « Pour une histoire féministe et décoloniale de la philosophie ». Non contents d’être sexistes, les philosophies sont racistes.

Cette alliance des dominés explique sans doute que le cas de Mila n’ait pas été évoqué une seule fois lors de cette journée philosophique et féministe. Lorsque les islamistes entrent en jeu, il n’y a plus de « genre » qui tienne face à la « race », même pour les plus féministes de nos femmes savantes.

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