L’essayiste franco-américaine Géraldine Smith analyse l’américanisation progressive de nos mœurs et modes de vie. Venus des campus américains, culture de la dénonciation, néoféminisme inquisitorial et règne des minorités fondent sur une France fracturée.


Causeur. Depuis 1945, la culture américaine influence grandement l’Europe et le monde, du hamburger aux films d’Hollywood en passant par la contre-culture contestataire née pendant la guerre du Vietnam. Notre pays vit-il toujours à l’heure américaine ?

Géraldine Smith. Plus que jamais. Et ce, sous l’effet de deux phénomènes qui se conjuguent. D’abord, le soft power américain ne s’est pas démenti depuis 1945 : Hollywood, Amazon, Google, Netflix, le rap, le basket et les « influenceuses » mode ou beauté des réseaux sociaux en sont aujourd’hui les vecteurs. Les jeunes Français se promènent en maillots de la NBA et apprennent l’anglais en regardant Narcos. Ils suivent les régimes keto et paléo des stars californiennes. Bref, on continue à copier une Amérique puissante, innovante, parfois excentrique et souvent en avance.

Ensuite, la France ressemble aujourd’hui de plus en plus à l’Amérique parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Par exemple, le temps quotidien passé à faire la cuisine ne cesse de diminuer dans l’Hexagone – il est d’environ 50 minutes par jour, tous repas confondus. Uber Eats livre des tacos, burgers et pizzas à la moitié de la population française. Même si les Français ne rêvent sans doute pas de devenir aussi gros que les Américains (dont 40 % des adultes sont obèses), les horaires de travail désynchronisés et l’explosion des activités extrascolaires compliquent l’organisation des repas. Les cuisines sont de plus en plus petites en raison du prix des loyers. La multiplication des restrictions alimentaires – lactose, gluten, viande rouge… – rend suspect tout ce qui ne ressemble pas à un brocoli. Enfin, les écrans détrônent les fourneaux. Exactement comme aux États-Unis, où les émissions de cuisine genre « Top chef », que l’on regarde en mangeant une pizza livrée, font un carton.

Certes, mais ce rapprochement des modes de vie n’induit pas forcément une convergence anthropologique. Lorsque l’affaire Griveaux a éclaté, beaucoup ont dénoncé l’irruption du puritanisme américain dans la vie politique française. Leur donnez-vous raison ?

Non. L’affaire Griveaux, ce n’est pas le puritanisme religieux américain qui gagne la France puisque la classe politique a été quasiment unanime à le défendre plutôt qu’à l’enfoncer. Et personne ne lui a encore demandé de faire repentance ou d’aller se faire soigner dans un centre pour addictions sexuelles, comme cela aurait probablement été le cas en Amérique.

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En revanche, on assiste là aux prémices françaises d’une nouvelle quête de pureté qui fait fi du respect de la vie privée, de la présomption d’innocence, du débat contradictoire et de la liberté d’expression. Raciste, homophobe, sexiste, machiste : les accusations pleuvent au moindre écart de langage ou de comportement. Dans cette vision manichéenne, rien ne doit entraver le triomphe d’une justice réparatrice, surtout à l’égard des « victimes » de l’Histoire que sont les femmes, les Noirs, les minorités sexuelles ou les immigrés. Bien sûr, on peut se demander qui confère ce statut de victime, et la supériorité morale qui va avec, de quel droit et pour quelle durée. Toujours est-il que ce zèle justicier a fait sortir de sa réserve l’ancien président Obama. En octobre dernier, il s’en est pris à cette culture de dénonciation – call-out culture – et à la surenchère sur les réseaux sociaux et campus universitaires à laquelle se livrent les « éveillés » – woke – autoproclamés. Obama a eu des mots très durs : « Ce n’est pas comme ça qu’on change le monde. Si tout ce que vous faites, c’est jeter des pierres, vous n’irez pas très loin. » Évidemment, cette critique s’inscrit dans la campagne électorale en vue de la présidentielle, en novembre. Obama craint que le Parti démocrate perde de nouveau parce que les inquisiteurs moraux auront poussé l’Amérique profonde et une partie de la classe moyenne dans les bras de Trump.

Trump fait figure de chien lâché dans le jeu de quilles du politiquement correct. Prenons l’exemple du consentement aux relations sexuelles, devenu une notion clé depuis #metoo. Aux États-Unis, le consentement est une notion qui varie selon les États. De sorte que, l’accord mutuel initial des partenaires est susceptible d’être mis en doute. Dans cette situation d’inséc

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Mars 2020 - Causeur #77

Article extrait du Magazine Causeur

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