N’en déplaise à la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa, le meurtre d’Alexia Daval par son mari Jonathann ne peut pas être considéré comme un « féminicide ».


Le meurtre d’Alexia Daval par son mari Jonathann fait penser à celui de Norbert Marot par son épouse Jacqueline Sauvage. Ingrid Riocreux, Régis de Castelnau et d’autres ont commenté cette ressemblance. Cette triste actualité m’a amené à consulter un document concernant les meurtres conjugaux en France au cours de l’année 2016, dont je conseille la lecture : Etude nationale sur les morts violentes au sein du couple, publication conjointe des directions nationales de la police et de la gendarmerie, à l’en-tête du ministère de l’intérieur.

Le meurtre conjugal, une extrême exception

C’est dans ce document, dont on ne peut pas contester le sérieux, que l’on apprend que 109 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ancien conjoint, 28 hommes par leur conjointe ou ancienne conjointe et un homme par son conjoint. Il est instructif de lire les circonstances de ces crimes et les données sur les relations entre meurtrier et victime avant le meurtre. Un chiffre m’a particulièrement frappé : parmi les 109 hommes qui ont tué leur femme ou ex-femme, 45 se sont suicidés ensuite et 8 ont tenté de le faire ; pour les femmes ayant tué leur partenaire, ces chiffres sont respectivement de 2 et 2. Il y a donc eu, au total, 184 morts : 111 femmes et 73 hommes. Que peut-on tirer de ce constat ?

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La première chose est que la plupart de ces crimes sont des formes paroxystiques de la violence qui peut germer au sein d’un couple. La violence, physique, verbale, posturale, est inévitable dans le couple, car le couple est le lieu de sentiments nombreux, intenses et parfois contradictoires ; qu’il y ait des tensions et des conflits donnant lieu à des épisodes violents n’est donc pas étonnant. Sur les 16 millions de couples français, il n’y en a eu en 2016 « que » 138 chez qui le conflit, ou l’état conflictuel permanent, a conduit l’un des membres à tuer l’autre et à se tuer ensuite éventuellement, soit 0,00078%. Les autres couples vivent avec des conflits qu’ils jugent mineurs et résolvent les autres en discutant, en faisant un voyage, en faisant l’amour, par une thérapie conjugale… ou en se séparant. Le meurtre conjugal n’est donc pas représentatif de la vie de couple en général, mais d’une pathologie extrême de la relation conjugale. Parler de crime passionnel n’est pas absurde, puisqu’il s’agit, dans la très grande majorité des cas, de l’incapacité de contrôler des passions autrement que par un passage à l’acte mortel ou doublement mortel.

Jonathann Daval a tué sa femme, pas une femme

Le deuxième constat est que les hommes sont 3,6 fois plus nombreux que les femmes à être passés à la violence extrême de tuer leur conjoint, et 24 fois plus nombreux à s’être suicidés. On peut donc en déduire que les hommes sont généralement plus violents que les femmes, ce que personne, je crois, ne contestera. Mais en l’occurrence, ils n’ont pas été seulement plus souvent violents à l’égard de leur conjointe, mais aussi, et beaucoup plus en proportion, à l’égard d’eux-mêmes. Les hommes n’ont pas le même rapport à l’acte mortel, et peut-être aussi à la mort que les femmes. Comment expliquer cette différence ? Je me contenterai de ce constat et garderai d’une explication simpliste, car de nombreux facteurs entrent en jeu.

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Pour en revenir aux meurtres d’Alexia Daval et de Norbert Marot, qui se ressemblent et sont l’aboutissement tragique d’un processus de violence non maîtrisé et dont les deux protagonistes ont été des acteurs. Cela s’est joué à deux. L’un des deux y a laissé la vie, c’est donc, homme ou femme, la principale victime de l’emballement de la violence. L’autre est encore vivant et donc seul à répondre de son acte devant la justice humaine. Il est important que, lorsqu’on jugera Jonathann Daval, il soit tenu compte des comportements de sa défunte conjointe dans l’escalade de la violence, ce qui ne saurait le dédouaner de son acte, mais permettra de lui infliger une juste peine, qui sera de toute façon inférieure à celle qu’il a lui-même infligée à saconjointe : la mort. Il serait dommage que le sexe du meurtrier soit une circonstance aggravante ou atténuante. Comme le souligne Ingrid Riocreux, l’acte de Jonathann Daval n’est pas le meurtre d’une femme, mais celui de sa femme. Il est un crime conjugal, pas une violence envers les femmes ; il n’est pas plus un féminicide que celui commis par Mme Sauvage n’est un masculinicide. Il s’agit de deux meurtres ; il n’y a pas, d’une part un salaud que sa femme a tué parce qu’elle n’en pouvait plus, et d’autre part un salaud qui a commis un crime odieux.

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