Thomas Morales consacre une série d’été à l’immense Jean-Pierre Marielle (1932-2019), récemment disparu (2/8)


« Tu as essayé Anatole France, c’est souverain pour le vocabulaire » me disait-il, à l’oreille. Ajoutant sur le ton de la confidence : « Je crois à l’avenir de cette affaire ». Jean-Pierre Marielle poussait la porte de cette boutique et ma vision se colorisait instantanément. Son allure indicible, mélange d’effronterie pinardière et de ce brio vermoulu qui a longtemps fait le charme des vieilles familles françaises sur la paille. Un Jean d’Ormesson priapique et désabusé qui roulerait dans une Citroën GS vert pomme ou dans un Dodge de l’Armée recyclé. Mon trouble se dissipait.

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Le postérieur de la patronne

Ce songe avait maintenant la netteté d’un écran panoramique. La quadrichromie, sorte de peignoir couleur pourpre avec col en vison, rayonnait enfin sur mon humeur. L’espoir renaissait, une société sans tuteur, sans oukase, sans fil à la patte toquait dans mon for intérieur. Ah putain, nous étions en famille, en compagnonnage, tous les affreux du cinéma ne faisaient pas le poids, les salisseurs de mémoire qu’Audiard dézinguait et les roublards qui s’engraissaient sur la bête, n’existeraient bientôt plus. L’acteur déroulait son dialogue à la volée, il éclaboussait la conversation, j’étais à la fête, aux premières loges. La boutique somnolente se réveillait un soir de bal du 14 juillet ou de comice agricole. Orgasmique et sacrificielle. Victime consentante de cette voix caverneuse qui déshabille les plus prudes demoiselles. Razzia sur les roudoudous et les dragibus. Les religieuses à gros tétons au chocolat et les figues défendues à la pâte d’amande en rougissaient d’émotion, par avance. Le postérieur de la patronne et le minois de sa fille cadette s’empourpraient à mesure que Marielle enchaînait les phrases.

Sabre au clair et mort aux cons !

Nos artères carburaient à la libido. Nous étions vivants ! Sabre au clair et mort aux cons ! Nous avions la permission de nous goinfrer. La vie est décidément trop courte, trop triste, trop linéaire, exagérément chipoteuse pour refuser les secousses de la fantaisie. Marielle s’acharnerait dès lors à ensoleiller toutes mes zones grises. Ce grand n’importe quoi érigé en philosophie, en ligne fuyante, ce refus d’influer sur les événements, les tordre par malice à la rigueur, exagérer ses peines et ses joies toujours sans se dévoiler, occuper l’espace sans rien donner de soi.

Seuls les écarts de langage s’amoncelaient comme des masques interchangeables, des armures modernes pour mieux se protéger. Marielle n’avait pas la prétention d’imposer ses idéaux aux autres. Son programme commun se limitait à ses rôles innombrables et drolatiques, parsemés par-ci, par-là, de quelques rares prestations télévisuelles pour ne pas perdre le lien avec le public. Des apparitions burlesques et calorifères qui venaient réveiller le poste au mitan des années 1980, les samedis soirs de cafard quand Drucker prophétisait la télévision paillette. Célinien apostolique, il renonçait à participer au débat public. Il ne pétitionnait pas au JT, son exubérance de façade conservait des traces de politesse, une bienséance qui ne faisait qu’accroître notre amour pour lui, au fil de ses passages. Il ne se proclamait pas humaniste ou progressiste, quel admirable homme, alors que nous étions entourés d’infatigables emmerdeurs. Tant d’acteurs devraient méditer sur les ravages du voyeurisme et de la prise de parole caduque.

Jamais vulgaire

Cette élégance surannée apprise dans les théâtres de la rive gauche, quand les apprentis-comédiens s’usaient les yeux sur les textes et buvaient plus que de raison après les répétitions. En ce temps-là, il n’y avait pas de place pour les exégèses et les catéchèses, les donneurs de leçon cathodique et les passionarias versatiles ne polluaient pas l’atmosphère. Marielle ne courtisait pas les partis politiques et ne draguait pas non plus la foule ahurie. Il avait trop d’estime pour son métier, trop de pudeur pour se déshonorer. Le militantisme n’avait pas perverti son art de la composition.

Le bourguignon impétrant ne se donnait pas en pâture comme la starlette des réseaux sociaux qui déverse son intimité aux heures de grande écoute avec zooms à l’appui. Marielle savait se tenir en toute circonstance, on l’appréciait pour cette réserve. Dans un monde où la vulgarité des actes se confond souvent avec la bassesse de l’âme, il gardait son quant-à-soi, cette part infime de vie privée qui doit rester secrète. On l’aimait aussi pour cette légère meurtrissure qui filtrait parfois, par mégarde, dans son œil. Fugace. Venteuse.

Une immense fatigue morale et puis ce dégoût pour les usurpateurs quand on grattait un peu plus la carapace. L’héritage de Marcel Aymé et des moralistes le préservaient d’un exhibitionnisme si fréquent dans son biotope. Lui qui jouait les chambellans flamboyants, n’était que timidité, colère rentrée et échappées solitaires. Sa manière de suspendre le temps, de le charger de mille reflets, de nimber la phrase d’une incertitude, il était le seul à pratiquer le funambulisme sur grand écran, entre introspection et ridicule, entre grandiloquence et détachement. Un chevalier Bayard en slip de bain.

A suivre…

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