Coronavirus. La psychose gagne les parents d’élèves, et Jean-Michel Blanquer a les bras croisés. Le ministre de l’Éducation nationale prétend que des consignes claires ont été données et immédiatement appliquées. Il n’en est rien. Espérons que la pneumonie de Wuhan épargne bien les enfants, car le ministre se contente pour l’instant de parier sur la fameuse « intelligence des acteurs de terrain ».


Rodé aux opérations de communication, Jean-Michel Blanquer déroule sans ciller l’histoire officielle de son action dans la crise du coronavirus. De reportages en articles de presse, les Français peuvent entendre et lire que dès le lundi 24 février, les procédures sont parties du ministère de l’Education nationale. Petit à petit s’insinue dans les esprits que tout a été fait en temps et en heure, faisant oublier qu’à l’origine, le ministre s’est surtout employé à rassurer l’usager sur la continuité du service par le recours au CNED. Pourtant, des cours d’écoles, remonte une toute autre réalité.

L’astuce est habile : Jean-Michel Blanquer affirme, avec ce ton patiné par le media training propre aux orateurs macronistes, que les consignes ont été transmises par la rue de Grenelle, le 24 février, jour de la rentrée des vacances d’hiver pour la zone Paris/Occitanie.

Du retard à l’allumage

Interprétant l’implicite, les journalistes et auditeurs, assez naturellement, en déduisent que les destinataires, sur le terrain, savaient ce qu’ils avaient à faire dès l’ouverture du portail. Il n’en est rien. Dans les faits, après un détour par les services académiques, les informations ne sont arrivées qu’en fin de journée, vers 19h dans certains endroits. Nous voilà bien loin des messages promptement transmis par SMS lors des exercices d’alerte, sur les téléphones portables personnels dont les directeurs sont tenus de communiquer le numéro à leur hiérarchie. Par ailleurs, bon nombre d’entre eux, qui assument en totalité ou en partie la classe, ont attendu leur jour de « décharge » ou la coupure du mercredi pour ouvrir leur messagerie ou  pour agir, retardant d’autant les mesures à prendre. Un rapide sondage auprès des parents d’élèves des différents départements permet de se rendre compte que les informations sanitaires ont été mises à leur disposition entre le mardi 25 et le vendredi 28 février, ce qui est bien loin de l’implicite véhiculé par les propos du ministre. Les élèves et personnels,  parmi lesquels d’heureux vacanciers rentrant de voyage en zone à risque ont ainsi pu se côtoyer en milieu confiné, au minimum pendant une journée, de l’ouverture de la garderie du matin à la fermeture de celle du soir, soit pendant 10 heures.

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Mais la diversité des situations  ne se limite pas au temps de mise en route. Durant le stade 1, le document communiqué aux directeurs n’était que celui du ministère des Solidarités et de la Santé et sa formulation ne contenait aucune directive pour les personnels. Il indiquait : « En conséquence et sur les recommandations du MSS les enfants qui reviendraient de ces destinations [Chine continentale, Hong Kong, Macao, de Singapour, de Corée du Sud, ou des régions de Lombardie et de Vénétie en Italie], ne doivent pas être envoyés à la crèche, à l’école, au collège ou au lycée pendant les 14 jours qui suivent leurs retours. Ils sont soumis aux mêmes préconisations que celles rappelées ci-dessus.

De même, les personnels relevant du ministère de l’Education nationale et de la jeunesse doivent être soumis aux mêmes préconisations, dès lors qu’ils reviennent des zones à risque ».  « Ne pas être envoyés » par les parents ne signifie pas « ne pas être accueillis » par l’école. Une telle formulation n’est pas une consigne donnée aux directeurs d’interdire l’accès des salles de classe à des élèves potentiellement porteurs du virus.

La psychose s’empare des parents

Dès lors, l’interprétation personnelle de chacun a fait son œuvre.  Ceux qui en avaient les moyens ont imprimé le courriel officiel pour toutes les familles. Les adeptes du « pas de vagues », ignorant le rôle des réseaux sociaux décrit par Martin Pimentel, l’ont discrètement affiché, espérant qu’il soit confondu avec les comptes rendus des conseils d’école que personne ne lit. Ici les parents de certains élèves ont été appelés, ailleurs on a fermé les yeux. Désormais, certains demandent vaguement  de penser à se laver les mains quand d’autres exigent de leurs élèves qu’ils passent toutes les heures leurs mains au gel hydro alcoolique. Mais, comme souvent, la volonté de ne pas affoler a pris le dessus sur celle d’une prévention efficace.

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L’hétérogénéité des pratiques signe donc une absence de volonté de cadrage clair en haut lieu et une confiance aveugle en la responsabilité individuelle et la fameuse « intelligence des acteurs de terrain ». Ceci est d’autant plus dommageable que le civisme sanitaire n’entre pas dans la culture française. Contrairement à la Finlande, où venir travailler malade constitue une faute en raison des risques de contagion que cela leur fait courir aux enfants dont on a la charge, une étude de la MGEN montre que 69% des enseignants déclarent être déjà venus travailler malades. Culpabilisés par l’assèchement du vivier de remplaçants qui condamne leurs élèves à des coloriages au fond de la classe d’un collègue, ou contraints financièrement par le jour de carence, ils sont donc nombreux à disséminer les virus dans les établissements. De même, il est courant qu’un enfant dopé aux antipyrétiques soit déposé souffrant au portail de l’école, dans l’espoir que la chimie masquera suffisamment longtemps sa fièvre et retardera l’appel inévitable de son enseignant pour venir le récupérer. Qui n’a pas entendu  à l’heure de la sonnerie  « Il avait mal au ventre et a vomi cette nuit, mais ce matin ça va » suivi du plaisir d’éponger le vomi et de chercher des sous-vêtements de rechange tout en faisant classe ? Et que dire d’un ministère qui semble découvrir à la télévision l’état des équipements sanitaires de certains établissements scolaires ? L’état-major ignore-t-il vraiment qu’aucun cahier des charges ne définit les moyens matériels minimaux à prévoir dans une école?

Les personnels fragiles négligés

Les propos et la gestuelle étudiés de Jean-Michel Blanquer ne masqueront pas la grande leçon à retenir des choix opérés face à l’épidémie : la culture de l’usager a conduit l’institution à préférer assurer la satisfaction de la clientèle en planifiant des cours par correspondance, plutôt que de s’inquiéter du sort des enseignants, cette ressource dont le ministre prétendait rendre la gestion plus humaine. Aucune information n’a donc été transmise aux plus fragiles d’entre eux alors que les études internationales mettent en lumière la surmortalité constatée chez les plus de 60 ans, les diabétiques, les personnes atteintes d’hypertension, de pathologies pulmonaires chroniques, de maladies cardiovasculaires ou de cancers. L’absence de médecine du travail dans l’Education nationale n’a pas permis de faire émerger le sujet, pas plus que d’appliquer un principe de précaution ciblé. Ces profils plus sensibles que d’autres ont donc continué à moucher des nez, essuyer des larmes, consoler des chagrins, soigner des plaies  et dispenser des consignes penchés sur le bureau des enfants.  Alors que les épidémiologistes reconnaissent le rôle des écoles dans la propagation de la grippe, peut-on réellement penser qu’il en ira différemment  avec  le coronavirus? Dès lors, sans aller jusqu’à la fermeture systématique des écoles, le ministre n’aurait-il pas dû faire preuve d’une attention plus particulière pour les enseignants appartenant aux catégories à risque?

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Sans doute rassuré par les études qui montrent que les enfants développent rarement des formes sévères de la maladie, Jean-Michel Blanquer a  fait le choix de laisser les personnels fragiles au contact d’une population enfantine qui pourrait se révéler asymptomatique mais néanmoins infectée, donc contagieuse. C’est un pari risqué. L’avenir nous dira si c’était une erreur, mais quoiqu’il advienne, les enseignants savent désormais qu’aujourd’hui comme hier ils ne sont que des pions dont la santé importe peu.

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