Faut-il présenter Jean Jouzel ? Climatologue et glaciologue auréolé de prix, voilà trente ans qu’il alerte le monde sur le réchauffement climatique. Passionné et courtois, le scientifique a eu l’amabilité de répondre à mes questions. Selon lui, ce sont les pays qui feront une transition vers une société
sobre en carbone qui réussiront économiquement


Alexis Brunet : Monsieur Jouzel, la forêt a brûlé en Sibérie, elle brûle encore en Amazonie et en Afrique. Est-ce que cela vous soulève le cœur ? 

Jean Jouzel : [Après un bref instant d’hésitation] Oui. Les incendies en Sibérie ont été très marquants. Posée de cette façon là, il y a deux façons de réagir à cette question. En tant que citoyen, je suis très attaché à la nature et cela me marque, me soulève le cœur comme vous dites. En tant que climatologue, je pense qu’il faut souligner que certains de ces feux sont d’une certaine façon utiles. Les brûlis peuvent avoir une utilité dans certaines régions.

Il faut toujours être prudent, mais on voit bien qu’il y a une part de ces incendies dont l’objectif est clairement de déforester pour placer de l’agriculture, ce qui est encouragé d’une certaine façon par Bolsorano. Même si la déforestation n’est pas la première composante des émissions de gaz à effets de serre, ses conséquences sont loin d’être négligeables.

Il faut aussi se poser la question de savoir quelle est la part des feux d’origine naturelle, liés à des orages principalement. En Sibérie c’est un peu le cas. Mais il y a aussi des feux intentionnels, au Brésil en particulier. Dans le cas de ces feux, on vise ensuite à faire de l’agriculture, du soja dont une partie serait utilisée chez nous. A chaque fois que ça brûle, il y a des émissions de gaz carbonique. Les émissions des incendies qui ont sévi en Sibérie depuis le début de l’année correspondraient environ aux émissions de la France chaque année. Quand on fera le bilan des feux en Amazonie à la fin de l’année, ça risque probablement d’être du même ordre. C’est donc loin d’être négligeable. Ces feux influent sur les climats locaux et aussi à l’échelle planétaire. Je veux bien reconnaître la souveraineté d’un pays sur sa forêt mais quand on déforeste, ce sont tous les pays de la planète qui sont concernés. C’est loin d’être neutre. Je pense que la souveraineté demande réflexion à partir du moment où des actions qu’on laisse conduire voire qu’on encourage dans son pays, ont des conséquences planétaires. Dans la mesure où elles influent sur le climat mondial, c’est quand même normal que toutes ces discussions et même une certaine intrusion aient lieu en Amazonie. 

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Pour qu’on comprenne bien, si demain la moitié de l’Amazonie du Brésil disparaissait, quelles seraient les conséquences sur le reste de la planète ? 

Ça accélérerait le réchauffement climatique de façon quand même importante. Actuellement, la déforestation compte entre 10% et 15% des émissions de CO2 selon les années. Concernant les émissions de gaz à effets de serre, pratiquement 80% sont liées au gaz carbonique. Dans ces 80%, environ 80% sont liés à notre utilisation des combustibles fossiles. La part de la déforestation au Brésil s’était décélérée sous Lula. Là avec Bolsonaro, il y a clairement une influence politique et une stratégie qui fait qu’elle augmente à nouveau. Il faut toujours être prudent, mais on voit bien qu’il y a une part de ces incendies dont l’objectif est clairement de déforester pour placer de l’agriculture, ce qui est encouragé d’une certaine façon par Bolsorano. Même si la déforestation n’est pas la première composante des émissions de gaz à effet de serre, ses conséquences sont loin d’être négligeables.

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Concernant les émissions de gaz à effets de serre justement, vous dites que les émissions de CO2 sont largement responsables du réchauffement climatique, mais il y a quand même des scientifiques comme le physicien François Gervais, le chimiste Jean-Claude Bernier et le physicien Pierre Darriulat qui ont signé une tribune l’année dernière estimant que le réchauffement climatique a ralenti depuis 20 ans, et ceci malgré le triplement des émissions de CO2 ces cinquante dernières années. Qu’est-ce que vous leur répondriez ? 

Je leur réponds qu’au contraire, le réchauffement climatique actuel est celui que nous anticipions dans les premières projections des rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Il ne faut pas regarder année après année, mais décennie après décennie. De façon très claire, la décennie qui va se terminer rapidement maintenant va être la plus chaude. Depuis cinq ou six décennies maintenant, chaque décennie est plus chaude que la précédente. De plus, les cinq dernières années ont été les plus chaudes que nous ayons connues depuis 150 ans. 2019 le sera également. Surtout, le point important pour moi, c’est que dans l’augmentation du chauffage qui est due à l’effet de serre, il n’y a que 1% de l’énergie supplémentaire qui est utilisée par l’atmosphère. 93% de cette énergie vont dans l’océan. Le meilleur test de la réalité du réchauffement climatique, c’est de regarder dans l’océan. Là, l’élévation du niveau de la mer est vraiment un indicateur extrêmement clair de la réalité du réchauffement climatique. Cette élévation du niveau de la mer est d’environ 3 millimètres chaque année. Un tiers de cette élévation est lié à la dilatation de l’océan : l’océan se réchauffe et se dilate. Environ les deux tiers sont liés à la fonte des glaces, à la fonte des glaciers continentaux et des calottes glaciaires de l’Antarctique et du Groenland.

Ce sont les pays qui feront une transition vers une société sobre en carbone qui réussiront économiquement 

On a quand même l’impression qu’il n’y a pas vraiment de consensus scientifique sur ce sujet…

Si, il y a consensus. Sur les chiffres de l’élévation du niveau de la mer, je ne pense pas que les personnes que vous m’avez citées les contestent. Dans cette élévation du niveau de la mer, on a une double indication du réchauffement climatique : le réchauffement de l’océan et la fonte des glaces. Ce que je veux dire de façon très claire, c’est que quand on regarde l’évolution du climat telle qu’on l’avait envisagée il y a une trentaine d’années, ce que l’on vit aujourd’hui est vraiment ce qui était anticipé. D’une part, sur le rythme du réchauffement climatique, de l’ordre d’entre un et deux dixièmes de degrés par décennies. Et aussi, par la perception de certains événements climatiques, par exemple les vagues de chaleurs.  Les climats que l’on vit aujourd’hui étaient déjà projetés il y a trente ans. Il faut donc prendre ces projections au sérieux. Concernant la banquise, elle diminue depuis 50 ans même si elle a augmenté pendant un certain temps autour de l’Antarctique. Là, elle diminue à nouveau de façon très claire. Il suffit de regarder les données publiées par le National Snow and Ice Data Center, par exemple, sur lesquelles tout le monde s’appuie. Il suffit d’aller voir sur leur site. Ces données existent, elles sont accessibles pour tout le monde, tout le monde peut voir comment elles ont été obtenues, on ne peut pas les manipuler. Et il faut regarder non année par année mais à l’échelle des décennies.

Il y a un point sur lequel tout le monde semble d’accord, c’est qu’il faut pérenniser les énergies fossiles pour les générations à venir. Mais selon une étude du Manhattan Institute qui vient de sortir, il sera impossible de se passer des énergies fossiles d’ici 2050. Que faudrait-il faire concrètement pour changer cela, selon vous ? 

Je ne connais pas spécifiquement cette étude mais on voit bien la difficulté de le faire, c’est très clair. Cette affirmation ne me choque pas. Le dernier rapport du GIEC dit que ce sera difficile même si les énergies renouvelables se développaient. Il faut préciser quand même que l’électricité ne représente que 20 à 30% de l’énergie. Les énergies renouvelables pourraient subvenir à la moitié des énergies planétaires à horizon 2050 et certains pays tablent aussi sur le nucléaire. Mais pour atteindre les objectifs fixés pour 2050, il faudrait changer complètement de mode de développement, ce qui est toute la difficulté. On peut donc aussi envisager d’utiliser le minimum de combustibles fossiles et de piéger le CO2 à la sortie. Concernant la France, la loi sur la neutralité carbone pour l’horizon 2050 est tout à fait ambitieuse. Le CO2 représente entre trois quarts et 80% des émissions. Mais une partie des gaz à effet de serre résulte également du méthane, du protoxyde d’azote, dont une partie résulte de la production agricole ou de l’alimentation au sens large. Donc même si on éliminait complètement l’utilisation d’énergies fossiles ou qu’on l’utilisait avec piégeage et stockage du CO2, la neutralité carbone devrait tenir compte de l’ensemble des gaz à effets de serre. Il y a en France des puits de CO2 qui représentent un peu moins de 10% des émissions. L’idée des scénarios en France est d’augmenter ces puits de carbone pour contrebalancer les émissions de gaz à effet de serre liés aux combustibles fossiles, au méthane et au protoxyde d’azote. Ça c’est dans la loi. La réalité est qu’on est déjà en retard sur la feuille de route pluriannuelle de l’énergie. Il y aussi les questions liées à notre façon de se déplacer, de se nourrir, de se loger. Ça, c’est la vie de tous les jours.

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Justement, au delà des postures idéologiques de l’écologie, que certains voient même comme une nouvelle religion, n’est-ce pas à chacun de nous de prendre ses responsabilités et de changer ses habitudes ? 

Je pense que si on veut lutter contre le réchauffement climatique, qui est une des composantes de l’écologie, il faut s’intéresser à nos façons de nous déplacer, de nous loger, de nous nourrir. Cela représente quand même plus de la moitié des émissions de gaz à effet de serre en France. C’est vrai que chacun d’entre nous est concerné directement par ces émissions. Le premier rôle des Etats et des gouvernants, c’est d’être présent sur la scène internationale. Ça a quand même été le cas avec l’Accord de Paris, même s’il n’est pas suffisamment ambitieux. Emmanuel Macron a repris le flambeau d’une certaine façon et se sent porteur de l’Accord de Paris. C’est son rôle. Le deuxième rôle des Etats, c’est de fixer des objectifs pour son propre pays et de mettre en place des outils pour les respecter. C’est le cas de la loi pour la transition énergétique pour la croissance verte. Elle existe, elle est ambitieuse. Mon regret à ce sujet est d’ailleurs qu’il n’y ait pas vraiment d’équivalent pour la partie agricole. Regardons maintenant nos façons de se nourrir, de se loger et de se déplacer. Pour nos façons de se déplacer par exemple, et le fait de prendre les transports en communs, une responsabilité importante se situe à mon avis au niveau des régions. Il y a beaucoup de décisions qui se prennent à ce niveau en terme de mobilité et d’urbanisme. Les élus locaux et régionaux ont une importance à ce sujet, y compris dans les petites communes. Toujours concernant la mobilité, il faut des développements technologiques, il faut des entreprises, donc c’est aussi beaucoup d’activité économique. Les entreprises ont un rôle à jouer très important. L’éducation est très importante également. Je crois qu’à ce niveau ça s’améliore.

J’ai trois mots clés pour lutter contre le réchauffement climatique. Le premier, c’est l’efficacité énergétique dans tous les domaines. Par exemple, dans la loi sur la transition énergétique en France, il est inscrit que la France vise à diminuer par deux sa consommation d’énergie à l’horizon 2050. Derrière cet objectif, il y a aussi l’idée de ne pas nuire à l’activité économique. En gros, c’est quand même l’idée d’utiliser deux fois moins d’énergie pour assurer un développement attendu de la France. Le deuxième mot clé pour moi, c’est la sobriété. L’efficacité énergétique c’est faire la même chose en utilisant moins d’énergie, ce qui est très bien, mais la sobriété, c’est un peu faire attention à ce qu’on fait. S’il n’y a pas de sobriété des populations, s’il n’y a pas un regard de chacun d’entre nous sur ce qu’on fait, je ne crois pas qu’on y arrivera. Et il y aussi le troisième mot clé, les investissements. La transition énergétique est synonyme de dynamisme économique. La transition énergétique peut créer entre 600 000 et 900 000 emplois entre 2020 et 2050 en France. Au niveau français, il faudrait des investissements supplémentaires de l’ordre de 2% par an. Je crains qu’on ne réussisse pas vraiment la transition énergétique s’il n’y a pas d’investissements supplémentaires. Pourtant, je pense que ce sont les pays qui feront une transition vers une société sobre en carbone qui réussiront économiquement.

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Il y a des climatosceptiques parmi les lecteurs de Causeur. Qu’est-ce que vous auriez à leur dire ? 

Le scepticisme est tout à fait légitime.

Les résultats qu’ont met sur la table nous amènent à un profond changement de notre mode de développement. Si on accepte la réalité du réchauffement climatique dans sa continuité, on débouche sur la nécessité de l’importance d’un changement de mode de développement rapide et important. Ce sont des questions essentielles pour nos civilisations. J’estime qu’il est normal que des gens qui sont sceptiques nous posent des questions. Le scepticisme fait lui même partie de l’approche scientifique. Dans ces cas là, il faut regarder les arguments et les données, il faut prendre son temps. Le GIEC a pris beaucoup de temps avant d’établir ses constats. Mais c’est aussi un peu aux climatosceptiques de regarder les faits. A un moment, il a fallu que les gens arrêtent de dire que la Terre est plate. Il faut donc regarder la réalité. Reste qu’on a le droit de parler, la parole et la liberté d’expression sont extrêmement importantes.

Climatologue et membre de l’Académie des Sciences, Jean Jouzel vient de
publier Climats passés, climats futurs aux éditions du CNRS.

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