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Supermal, Hitler en bande dessinée

Supermal, Hitler en bande dessinée
©Editions Dupuis

La bande dessinée de Bernard Swysen et Ptiluc Hitler, la véritable histoire vraie retrace la vie et l’oeuvre d’un des plus grands monstres du XXe siècle. Avec pédagogie et finesse, les auteurs dépeignent le maître du IIIe Reich sous la forme d’un petit rat tourmenté devenu génie du mal et de la propagande. Une leçon à méditer. 


Hitler n’a jamais été aussi vivant que depuis qu’il est mort, a coutume de dire Alain Finkielkraut. Quelques semaines après une énième vente aux enchères, à Nuremberg, de tableaux et objets qui auraient appartenu au dictateur nazi et la polémique qui s’était ensuivie, la « révélation » concernant le versement de pensions à d’anciens collaborateurs du régime hitlérien continue à maintenir le nom de son chef suprême à la une de toute la presse. Mort et calciné, le premier intéressé n’en serait sans doute pas mécontent. En revanche, il n’est pas aussi certain qu’il apprécierait la bande dessinée sur lui qui sort ces jours-ci en librairie. Hitler, la véritable histoire vraie, de Bernard Swysen, scénariste, et de Ptiluc, dessinateur, s’inscrit dans la collection « Les méchants de l’Histoire », initiée avec Caligula et Dracula. Inclure Hitler dans la lignée de ces êtres que l’on aime situer à mi-chemin entre la bête et l’homme, pas très loin non plus d’une créature démoniaque, n’enlève rien à ses traits humainement frustres. Mais ce n’est pas tout. Johann Chapoutot, historien et spécialiste du nazisme, relève très justement dans la préface de la BD que le Hitler de Swysen et Ptiluc surprend par son penchant hystérique, parfois irritant, parfois touchant. Incarné dans un petit rat, « Adolf sait être drôle ou attachant. »

Pas une énième démonstration de la « banalité du mal »

Il ne s’agit pourtant pas d’une énième démonstration de la « banalité du mal ». Le duo belge remonte un bout de chemin dans la généalogie de la famille Hitler (originellement Hiedler), pour contextualiser l’apparition de celui qui deviendra responsable de la mort de millions de ses semblables : les maladies, les fréquents déménagements, le conflit générationnel père-fils, mais aussi les ambitions, les aspirations, les joies. Ainsi on découvre Adolf Hitler en ado fainéant, mégalo, rêveur, pris de vertiges après une représentation du Rienzi de Wagner, au point de se mettre au piano lui-même et se projeter en auteur d’un opéra. Un « jeune en difficulté » qui essaie de s’arracher à un destin tout tracé et trop ordinaire, dirait-on aujourd’hui. Un gars suffisamment malin pour comprendre que faire de la politique est la dernière carte qui lui reste. Dessiné en filigrane, avec beaucoup d’humour, ce profil psychologique fait écho à la question que Bernard Swysen s’est posée, en démarrant ce travail : « Comment quelqu’un d’aussi insignifiant est-il parvenu au pouvoir suprême et à entraîner le monde entier dans le chaos ? »

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Cependant, le cas Hitler est-il toujours pertinent pour nous rappeler la façon dont émergent les dictatures ? À l’heure des réseaux sociaux et des leaders d’opinion plus ou moins éphémères, quoique toujours potentiellement dangereux, ne serait-il pas judicieux de reconnaître que l’Histoire ne peut plus rien nous apprendre ?

« La stupidité populaire n’a pas de limites ! » s’écrie le petit rat Adolf

Faux, répond Swysen. L’essor du nazisme, son incroyable emprise sur les gens, n’aurait jamais été possible sans la propagande mise en place par le NSDAP. Hitler l’avait compris très tôt, grâce à la publicité d’une pommade pour les cheveux qui promettait à tout un chacun une chevelure foisonnante. « La stupidité populaire n’a pas de limites ! » s’écrie le petit rat Adolf. Selon Swysen, la prolifération des « fake news » prouve que, de ce côté, les mentalités n’ont pas beaucoup évolué : en racontant aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre, on est à peu près sûr de rencontrer le succès. Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France et historien, évoque pour sa part dans la postface de l’ouvrage l’enthousiasme suscité par l’exposition « Le Juif et la France », présentée à Paris à l’automne 1941. Quelque 200 000 visiteurs s’y étaient pressés, impatients qu’on leur explique – science à l’appui – comment reconnaître « le Juif »… Hasard du calendrier, début mars 2019, un hebdomadaire polonais ultranationaliste, Tylko Polska, a fourni à ses lecteurs le même dossier, riche en renseignements sur les « caractéristiques anthropologiques et psychologiques » des juifs, leur « façon d’agir et de s’exprimer », ainsi qu’en conseils sur les moyens de les « vaincre ». Le numéro avait été mis en vente dans le kiosque à journaux du Parlement polonais. « Et c’est ainsi que, à l’heure des fake news, lorsque n’importe quel abruti muni d’un smartphone se mue en théoricien de la conspiration, cette BD est un grand coup de massue sur la tête des négationnistes de tout poil, conclut Barnavi. En bonne logique, elle devrait figurer comme lecture obligatoire dans tous les programmes scolaires. »

Ce n’est pas du retour de la censure qu’il faut avoir peur

Si la visée pédagogique de la BD ne laisse aucun doute, si sa rigueur et son esprit d’analyse dans la présentation des faits forcent l’admiration, on peut exprimer un regret. Le récit de Swysen et de Ptiluc se termine avec la chute du mur de Berlin, qui a mis fin, du moins symboliquement, à la division de l’Europe issue de la Seconde Guerre mondiale. Quid de l’Union européenne ? On peut critiquer à volonté l’incapacité de cette institution à répondre aux problèmes les plus urgents et graves des Européens, mais une Polonaise a quelques raisons de penser qu’elle a permis aux Européens de vivre en paix. Bernard Swysen, invité au Salon de livre de Paris pour débattre sur la caricature après les attentats contre Charlie Hebdo, a bien voulu me l’accorder. Reste à savoir de quoi pourra-t-on continuer de rire dans cette Europe libre et pacifique ? « Quand on essaie de réintroduire un délit de blasphème, je trouve la situation très inquiétante », avoue le scénariste. Pourtant, ce n’est pas du retour de la censure, ajoute-t-il, qu’il faut avoir peur en premier lieu, mais plutôt de l’autocensure, que nombre d’humoristes s’imposent face à la menace islamiste. Comparé au Prophète, Hitler semble en effet à la fois moins dangereux et plus rigolo…

Bernard Swysen et Ptiluc, Hitler, la véritable histoire vraie, Dupuis.

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Mai 2019 - Causeur #68

Article extrait du Magazine Causeur


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Paulina Dalmayer est journaliste et travaille dans l'édition.

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