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“Guerre”, ou la fabrique du génie

Le génie de la littérature revient sur ses démêlés avec la Grande guerre...

“Guerre”, ou la fabrique du génie
Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline en octobre 1914 © Wikimedia Commons

Le premier des trois inédits de Céline, Guerre, est publié chez Gallimard — et c’est un bonheur de lire enfin de la vraie littérature.


Ce qui distingue la vraie littérature du prêt-à-consommer / prêt-à-jeter empilés sur les tréteaux des libraires, c’est qu’une première lecture linéaire n’épuise pas le texte. Bien au contraire : derrière chaque ligne, chaque page de Flaubert, Proust ou Céline, le lecteur attentif flaire une autre ligne, une autre page, un sous-texte qui est, selon les cas, l’amont ou l’aval du texte imprimé, et parfois les deux à la fois.
Guerre est l’amont du Voyage — cette histoire de soldat convalescent pourrait être un chapitre supprimé, ou sous-entendu, des démêlés de Ferdinand avec 14-18. Mais c’est l’aval de Mort à crédit, ou de Casse-pipe, ou Guignol’s band. Aval et amont en même temps. Rejeton et matrice.

Et c’est la base de ce « métro émotif » dont il fera la théorie dans ses Entretiens avec le professeur Y en 1955 : non pas un style oral où l’on entend « oral » sans penser au « style » et à cet immense effort que demande le rendu, à l’écrit, d’une langue réinventée pour dire l’horreur ramenée au niveau des cloportes que nous sommes — Ferdinand et nous.

Bras en marmelade et tête explosée

La langue de Guerre est un bruit énorme, ce « boucan qui défonçait la tête, l’intérieur comme un train. » Le voilà, le métro brinquebalant d’émotions (pensez à ce que fut le métro parisien, ferraille sans cesse à deux doigts de se désintégrer, jusqu’à l’orée des années 1980), le bruit énorme de l’obus qui a anéanti toute une escouade — sauf le narrateur, qui a tout de même le bras en marmelade et la tête explosée. La guerre est « cette mélasse pleine d’obus » dans laquelle il faut bien arriver à dormir, cette bouillie sonore que l’on emporte à jamais avec soi : « J’ai toujours dormi ainsi dans le bruit atroce depuis décembre 14. J’ai attrapé la guerre dans ma tête. » Mais quelle tête ? Celle que la guerre s’est définitivement appropriée : « J’étais plus dans la tête qu’un courant d’air d’ouragans. »

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Et cela sert dans un premier temps d’ars poetica : « J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. »

Comment donc revenir à la vie — avant d’en arriver à la littérature ? Par le sexe, entre autres. Par cette infirmière, Agathe (ou Aline) L’Espinasse, qui soulage les soldats mutilés ou mourants — si vous doutez de la possibilité de la chose, rappelez-vous cette scène similaire, insoutenable, dans “Johnny got his gun”. Infirmière copiée peut-être sur Alice David, qui soigna Céline à Hazebrouck et fut sa maîtresse, pense-t-on. Mais peut-être inspirée par cette infirmière polonaise et quelque peu goule qui dans les Onze mille verges fait bander les soldats mutilés — et les tue. Guerre n’est pas une autobiographie : le livre réutilise des fragments autobiographiques — comme la guerre et la boue sont composées de fragments de soldats éparpillés — et en mélange les matières, fange, vomi, sang, un peu de merde, et du sperme quand on en a encore le loisir : « C’est encore plus atroce la vie quand on ne bande plus. À tort. », note Céline — et il faut beaucoup de distance à ce grand séducteur que fut Louis-Ferdinand pour arriver à vingt ans à une si cruelle vérité.

D’où la collusion de Ferdinand et de Bébert, dit Cascade, le souteneur tireur au flanc, mutilé volontaire, qui finira fusillé. Bébert, le nom que Céline donnera à son chat, parti avec son maître et l’indispensable Lucette à Sigmaringen en 1944. Bébert qui chante « Je sais que vous êtes jolie », la rengaine mise à la mode par Henri Poupon et Henri Christiné en 1912. Bébert qui fait venir sur ce terrain d’opérations où il y a des michés à essorer sa gagneuse parisienne : « Il ne m’avait pas menti, elle était bandatoire de naissance. Elle vous portait le feu dans la bite au premier regard, au premier geste. Ça allait même d’emblée bien plus profond, jusqu’au cœur pour ainsi dire, et même encore jusqu’au véritable chez lui qui n’est plus au fond du tout, puisqu’il est à peine séparé de la mort par trois pelures de vie tremblante, mais alors qui tremblent si bien, si intense et si fort qu’on ne s’empêche plus de dire oui, oui. »

Certains critiques se sont bouché le nez en parlant de texte pornographique… Probable qu’ils ne baisent qu’à l’imparfait du subjonctif, dirait Ferdinand.

Le texte enfante du texte

Angèle, on la retrouvera dans Londres (à paraître à l’automne) et dans Guignol’s band. Le texte enfante du texte. En attendant, Bébert l’a logée chez sa doublure (si l’argot des années 1900 en général et de la prostitution en particulier vous échappe, Gallimard met très obligeamment un lexique à l’usage des caves en fin de volume) — Destinée, qu’elle s’appelle, cette pauvre fille serveuse de bistro, et accessoirement gougnotte.

À la fin Ferdinand s’embarque pour l’Angleterre, un pays où l’on n’entend plus les obus exploser — sinon dans sa tête ; « C’était fini cette saloperie, elle avait répandu tout son fumier de paysage la terre de France, enfoui ses millions d’assassins purulents, ses bosquets, ses charognes, ses villes multichiots et ses fils infinis de frelons myriamerdes. »

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Céline a aimé les hommes — une faiblesse qui de temps en temps refait surface dans le Voyage ou Mort à crédit. Il a même aimé l’amour, le sentiment, les danseuses. Il a été celui qui chantonnait dans les tranchées :

« Je sais que vous êtes jolie
Que vos grands yeux pleins de douceur
Ont capturé mon cœur… »

Mais d’humain, il ne reste plus que le stylisticien — et encore. Il sait qu’il n’est plus qu’un cloporte comme les autres. Et que l’amour, comme il le dira dans le Voyage, « c’est l’infini à la portée des caniches — et j’ai ma dignité, moi ». Et pour s’arracher sa dernière part d’humanité, il écrira Bagatelles pour un massacre, deux ans plus tard. Mais en même temps il soignait gratis les Juifs pauvres de son quartier. Personne n’est simple, Céline encore moins qu’un autre.

Guerre est indispensable enfin pour une raison très contemporaine : il est bon de temps en temps, dans le fatras, dans le fracas de nullités dont se repaissent les critiques, de lire un grand texte, afin de tarer à nouveau la balance qui juge les vrais talents.

Céline, Guerre, Gallimard, 184 pages.

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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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