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Que raconte “Guerre”, l’inédit de Louis-Ferdinand Céline?

Céline en 14...

Que raconte “Guerre”, l’inédit de Louis-Ferdinand Céline?
Exposition consacrée aux manuscrits retrouvés de Céline à la galerie Gallimard © Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Le roman inédit de Céline raconte l’éprouvante errance, sur sept kilomètres, du soldat blessé à la recherche de son régiment. Le récit, très plaisant, a quand même un petit quelque chose d’inachevé.


Près de soixante-et-un ans après sa mort, Louis-Ferdinand Céline parvient encore à créer l’événement littéraire, avec la sortie en ce mois de mai chez Gallimard de Guerre, inédit qui avait été volé lors du départ de l’écrivain en catimini pour l’Allemagne en 1944 et retrouvé en juin 2020, parmi six milles autres feuillets, qui devraient à leur tour entraîner publications inédites dans les prochaines années.

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Selon Le Monde, c’est un chef-d’œuvre [1]. Pour François Gibault, avocat et exécuteur testamentaire de Céline, le texte n’est pas abouti mais « il contient des pages très céliniennes ». La vérité est certainement entre les deux. Texte bref (moins de 130 pages), tandis que l’auteur avait habitué ses lecteurs à des ouvrages épais, Guerre semble être un premier jet qui aurait probablement été retravaillé à l’infini, mais dans lequel figurent quelques fulgurances.

Une blessure à la tête

Le texte est à mi-chemin entre un récit autobiographique et un roman. « Un récit qui, au fil des pages, devient de plus en plus romancé », d’après François Gibault, auteur d’un avant-propos. Dès les premières lignes, Louis-Ferdinand Céline nous plonge dans l’horreur de la guerre de 1914 : « J’ai bien dû rester là encore une partie de la nuit suivante. Toute l’oreille à gauche était collée par terre avec du sang, la bouche aussi ». C’est le début d’une expédition de sept kilomètres à pied pour retrouver son régiment, alors qu’il est blessé par une balle reçue dans le bras et probablement blessé à la tête en heurtant un arbre. Un épisode historiquement vraisemblable puisque Louis-Ferdinand Destouches a été décoré de la légion d’honneur des sous-officiers et hommes de troupe en novembre 1914, puis de la croix de guerre en avril 1915. Par ailleurs, le choc au crâne semble avoir été à l’origine de violentes migraines dont Céline s’est toujours plaint par la suite.
Bien amoché et bien sonné, la tête ensanglantée, Céline nous livre, vingt ans après (l’écrivain rédige ces lignes en 1934), ce qui lui passe par la tête pendant ces sept kilomètres.

Une pensée peut en cacher une autre

Il restitue ainsi le ralentissement de la pensée, provoqué par les blessures :
« de penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre ».
Le narrateur a l’oreille en sang et la vue altérée. Sa perception est déformée, l’effet, aussi, des quelques bouteilles de bordeaux attrapés sur les cadavres…

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« J’ai bien senti que je commençais à plus voir bien les choses à leur place. Je croyais voir un cheval dans le milieu du champ. Je voulais monter dessus et tout près c’était plus qu’une vache bien gonflée, crevée depuis trois jours. Ça me fatiguait en plus forcément. Bientôt aussi j’ai vu des pièces de batteries qui n’existaient sûrement pas. C’était plus pareil avec mon oreille ». On ne sait plus trop ce que la description des gueules cassées croisées ici et là (« [Cambelech] avait la gueule tout ouverte en deux, la mâchoire d’en bas qui pendait dans les lambeaux tout dégoûtants ») doit à un naturalisme précis ou bien à une déformation délirante des objets rencontrés.

Je voyais rouge par-dessus

Destouches décompose son corps en fonction des zones plus ou moins touchées: « Je voyais plus très clair mais je voyais rouge par-dessus. Je m’étais divisé en parties tout le corps. La partie mouillée, la partie qu’était saoule, la partie du bras qu’était atroce, la partie de l’oreille qu’était abominable, (…), la partie du genou qui s’en barrait comme au hasard ». Tout cela n’aurait pas été supportable sans un peu de rire de soi: « C’était plus même du malheur qu’on peut appeler ça, c’était drôle ».
Le soldat arrive enfin à l’hôpital militaire. Comateux, au milieu des caisses, Céline a la trouille qu’on le prenne pour mort et qu’on l’enferme dans l’une d’elles. Il remue du nez – et pas que du nez, quand l’infirmière tâtonne le pantalon. C’est risqué: « je voulais pas trop bander non plus qu’on m’aurait cru imposteur ». La suite du texte s’enlise un peu, entre lubricité et dialogues pour le moins crus des camarades d’hôpital.

Répulsion pour les gradés

Un beau jour, il reçoit la visite d’un gradé, inquiet du déroulement des faits lors de cette fameuse journée. « Un matin je vois entrer un général à quatre galons dans la salle, précédé par [l’infirmière] L’Espinasse précisément. À la façon de la gueule qu’ils avaient tous les deux, je sens le malheur qui fonce. Ferdinand, que je me dis, voilà l’ennemi, le vrai de vrai, celui de ta viande et de ton tout… regarde la gueule à ce général-là, si tu le loupes il te loupera pas, où que je me trouve, que je me dis pour moi tout seul ». C’est peu dire que le gradé n’inspire pas confiance au soldat Destouches: « J’avais connu forcément bien des gueules de gradés que même en train de fouiner, un rat y aurait réfléchi avant de mordre dedans. Mais le commandant Récumel ça dépassait mon expérience en répulsions ».
Pourtant, quelques temps plus tard, Destouches est donc médaillé pour ses exploits. Dans cette guerre de 14, entre le geste héroïque et l’acte de désobéissance, entre le poteau d’exécution et la médaille militaire, tout semble n’être qu’affaire d’interprétation.

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[1] https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/04/29/guerre-roman-inedit-de-celine-et-nouveau-chef-d-uvre-de-l-ecrivain_6124210_3260.html


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Professeur démissionnaire de l'Education nationale

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