De Giscard à Chirac en passant par Mitterrand, les frasques de nos gouvernants étaient plus ou moins connues mais jamais étalées en place publique comme aujourd’hui.


Après la stupéfaction provoquée par la mise en ligne des vidéos montrant le « jeune premier » candidat à la mairie de Paris se filmant « en pleine action » pour complaire à son interlocutrice, et son retrait subséquent de la campagne, la classe politique et médiatique (à l’exception de quelques francs-tireurs, comme Serge July ou Christophe Barbier) s’est rapidement mise en ordre de bataille pour « sauver le soldat Griveaux ». Au motif que ce qu’il a fait n’a rien d’illégal et que ce déballage est horrible.

Le piège de la com’

Honte au méchant russe donc, et pauvre gentil Griveaux. En tombant dans ce piège, la classe politique commet deux erreurs majeures, qui prouvent à quel point elle s’est éloignée du peuple.

Premièrement, en arguant que mieux vaut séparer vie privée et vie publique sur les réseaux sociaux, la classe politique fait hurler de rire les Français. Car enfin, depuis que les médias existent, que font les politiques de tous bords, sinon chercher à mélanger, par tous les moyens possibles, vie privée et vie publique, pour « créer le buzz » ?

Des couvertures de Paris-Match à l’affichage avec les stars, avec l’appui d’armées d’attachés de presse, de communicants et de publicitaires, de « clash » télévisés, en « transgressions » ou autres « coming out » médiatiquement profitables, la vie politique moderne est de moins en moins centrée sur les programmes, et de plus en plus sur l’affichage d’images … personnelles. Il s’agit, c’est un point de passage obligé, de savoir « fendre l’armure ». Et personne jusqu’ici n’avait l’air de s’en plaindre.

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Qu’est-ce à dire ? Lorsque le candidat, avec la complicité du média, détourne le sens de l’information pour en faire un pur vecteur publicitaire, c’est bien, mais lorsque le même média, à l’inverse, accroche le candidat, qui se fait prendre, osons le mot, « la queue dans la porte », c’est mal ? Les Français n’ont que faire de la « légalité », avec laquelle les élites et les juges eux-mêmes savent très bien jouer, quand c’est nécessaire, dans le sens qui les arrange. Ils n’ont par ailleurs aucune illusion sur la moralité de leurs élites, mais le spectacle de cet auto-sauvetage en panique, en contradiction formelle avec les valeurs invoquées hier encore (la liberté, la transparence…), les éloigne encore un peu plus de leurs dirigeants.

Fillon jeté aux chiens

Personne n’a oublié, par exemple, comment Fillon avait été exécuté par une meute de chiens médiatiques, qui ont publié à l’envi les pièces (pourtant confidentielles) de sa mise en examen, et les factures de ses costumes. Or, se faire offrir des costumes n’était-il pas du domaine de sa vie privée ? Pense-t-on que les Français ont oublié cette époque si récente, et sont assez bêtes pour ne pas rapprocher les deux événements ? Dans un cas, on tue politiquement, avec la complicité des juges, le favori conservateur de la présidentielle. Dans l’autre, tout le monde se mobilise à la rescousse d’un des membres progressiste des « Mormons », la jeune garde présidentielle, ou ce qu’il en reste… Il est facile de deviner ce que pensent les Français, non qu’ils regrettent forcément Fillon, mais de ce qu’ils voient de la cohérence de la classe politique.

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L’autre grave contresens que font les politiques découle de leur incompréhension de la mentalité du peuple. Les Français savent bien que leurs dirigeants ne sont pas des anges. De Giscard à Chirac en passant par Mitterrand, les frasques de nos gouvernants étaient plus ou moins connues. Pour autant, elles n’étaient jamais étalées sur la place publique parce que ces hommes étaient soit assez rusés pour protéger leurs aventures soit capables de mettre suffisamment de pression sur une presse française d’une incroyable veulerie. D’une façon ou d’une autre, ces hommes « tenaient la baraque ».

Lucidité du petit peuple

Les classes populaires se savent, plus que d’autres, dépossédées de tout pouvoir. Elles sont, constamment, sous la pression des classes dirigeantes, tant sur le plan idéologique qu’économique, et ce d’autant plus que le système de liberté absolue qu’on leur impose depuis 68, n’est que l’autre face, et l’alibi, de la loi du plus fort. Pour cette raison, ils ont une appétence d’autant plus grande, pour des dirigeants forts, capables de rééquilibrer ce rapport forts/faibles, en contraignant les forts. S’ils appelaient « Tonton » (nom qu’on donnerait plutôt à un chef mafieux) François Mitterrand, avec une certaine affection, ce n’était pas à cause de sa vertu. Ils le savaient tricheur, menteur, dissimulateur et sans scrupules. Mais ils avaient l’impression, qu’avec lui, les élites et l’administration « fileraient doux », et que par ailleurs, lorsqu’il se retrouverait en face des « monstres » que sont les autres dirigeants du monde, il n’irait ni courber la tête, ni se faire piéger comme un gamin. Ils se disaient qu’avec lui, la France serait défendue. C’est parce que, par-delà ses défauts, ils avaient confiance dans son habileté, son autorité et sa dureté qu’ils l’ont réélu.

En raisonnant ainsi, les Français voient juste. En faisant tout pour justifier Griveaux, en refusant de dire qu’il s’était fait attraper comme un bleu par la première fille venue, la classe politique dans son ensemble envoie au peuple un signal désastreux. Preuve est faite qu’elle n’a plus le sens de l’État. Serge July a résumé la chose en disant : « c’est un con ». Pour les Français, une seule règle devrait s’appliquer à Griveaux : vae victis.

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