On peut lire dans Le Monde de bien violentes tribunes contre le journaliste Eric Zemmour. A lire l’historien Tal Bruttmann, Eric Zemmour est plus ou moins un nazi, et les musulmans sont les nouveaux juifs.


Dans une tribune parue dans Le Monde ce 2 octobre 2019, Tal Bruttmann, auteur de livres sur Vichy et sa politique anti-juive, s’emploie à dépeindre Zemmour comme l’héritier tout à la fois d’Augustin Barruel, des adeptes des Protocoles des Sages de Sion, du collaborationniste Henry Coston, de Poujade, et enfin des suprémacistes américains. Fait significatif, nous nous trouvons devant un article prétendant analyser de manière critique un auteur dont à aucun moment on ne prend la peine de citer ne serait-ce qu’une ligne. Tant par le ton que par les syllogismes utilisés, ce portrait nous a étrangement rappelé la littérature communiste des années 1950, laquelle n’avait pas son pareil pour nazifier l’adversaire de droite, qu’il s’agisse du sobriquet « Poujadolf », ou des croix gammées peintes sur les affiches appelant au retour du général de Gaulle en 1958. Entendons-nous bien : que l’on puisse considérer que Zemmour ait franchi le Rubicon séparant la droite « classique » (dont il est issu) de l’extrême droite est une chose. Le rattacher aux courants historiques les plus antisémites de cette même extrême droite en est une autre.

Zemmour, maurrassien contre-révolutionnaire et fasciste ?

Le discours de Zemmour, écrit Bruttmann, s’inscrit « ouvertement dans la veine fasciste, assumé et revendiqué comme tel ». L’auteur de ces lignes a-t-il pris la peine de lire les écrits de Zemmour traitant de l’identité française ? Auquel cas, il devrait savoir que non seulement Zemmour n’a jamais revendiqué un discours fasciste mais qu’il se revendique plutôt, d’une double filiation bonapartiste et gaulliste. Son essai Mélancolie française est de ce point de vue tout à fait explicite.

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« On ne s’étonnera pas d’entendre celui qui tente de réhabiliter Pétain, tout en réécrivant une histoire qui s’arrange des faits, citer comme références aussi bien le contre-révolutionnaire Joseph de Maistre (1753-1821) que l’écrivain fasciste Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945). » Quelle est donc la finalité de cette étrange « tambouille » qui mélange allègrement les tentatives de réhabiliter Pétain (dont Zemmour s’est fait le héraut au mépris de la réalité historique) et deux écrivains aussi différents que Maistre et Drieu La Rochelle ? Penchons-nous plutôt sur ce qu’écrit de Zemmour un contre-révolutionnaire assumé, ancien rédacteur en chef du journal lepéniste National-Hebdo et aujourd’hui chroniqueur dans le journal d’extrême droite Rivarol. Agacé qu’un « métèque » puisse être promu par les médias comme une figure de proue de sa famille politique, Martin Peltier a commis un petit livre au sujet du désormais « sulfureux » journaliste : À poil Zemmour 1 : « Jamais tu ne penseras à la fusion des trois internationales, or, socialisme, humanitarisme, comme le ferait un penseur contre-révolutionnaire, ni à la convergence des blocs Est-Ouest, ni à la maçonnerie. Tu n’as ni les obsessions ni les curiosités de la contre-révolution. » 2 Puis, Peltier enchaîne sur ce qui selon lui manque à Zemmour pour être un nationaliste français à part entière : « Maurras était agnostique comme tu l’es peut-être, mais il connaissait l’Eglise, et l’Eglise de France, aussi bien que les rues de Martigues. Toi, quand il s’agit de catholicisme, tu bugues […] Il te manque une case pour sentir avec justesse l’ancienne France. » 3  Car si la judéité de Zemmour semble étrangement absente du texte de Bruttmann, l’extrême droite, elle, n’est pas prête à en faire fi. Même après cette fameuse « convention de la droite ». 4

L’extrême droite n’oublie pas que Zemmour est juif

La méfiance envers Zemmour à l’extrême droite est ancienne. Ancien secrétaire général du GRECE et cadre du FN puis du MNR dans les années 1990, Pierre Vial entendait dès 2010 mettre en garde ses lecteurs contre ce qu’il appelait de « grandes manœuvres juives de séduction à l’égard de l’extrême droite européenne » :« Nous pensons qu’il y a une « opération Zemmour » destinée à susciter au sein de la droite de la droite une sympathie pour le message qu’incarne Zemmour : face à l’immigration-invasion, union sacrée des Européens, des Américains et des Juifs. »5 Dans le même texte, Vial citait Henry de Lesquen, co-fondateur du Club de l’Horloge et à l’époque président de Radio Courtoisie : « Le système dans son ensemble a missionné le berger Zemmour pour conduire les brebis de la droite dans les filets du politiquement correct » 6. Plus récemment, Rivarol toujours titrait en couverture : « Eric Zemmour, nationaliste français ou juif travaillant pour Israël ? » (28 novembre 2018). Il ne s’agit nullement ici de légitimer tel ou tel discours, seulement d’appeler à davantage de rigueur en ne celant pas que l’extrême droite la plus idéologiquement formée ne porte pas dans son cœur cet enfant du décret Crémieux qu’est Éric Zemmour. Autant d’éléments que Bruttmann aurait dû intégrer plutôt que de donner libre cours à des considérations de nature polémique, décrétant par exemple que le « péril noir » chez Zemmour ferait écho au « péril jaune » d’antan. L’Afrique comptait environ 150 millions d’habitants en 1930, 300 en 1960, 600 en 1990 et enfin 1 milliard en 2010. Le nombre total de migrants « sud-nord » a triplé de 1960 à 2000. Il est passé de 20 à 60 millions de personnes. Enfin, depuis 2007, 2 millions d’africains sont entrés en Europe7. Mais à lire Tal Bruttmann, tout ce que peut écrire Zemmour est discrédité, avant même d’avoir été discuté, ce dernier n’étant en définitive rien d’autre qu’un conspirationniste. Bruttmann a-t-il lu l’abbé Barruel ? La question est légitime dans la mesure où il dresse une analogie entre Barruel et Zemmour sans citer ni l’un ni l’autre. On voit mal en effet comment démontrer une filiation entre un chantre de la contre-révolution, Barruel, et un bonapartiste revendiqué, Zemmour, en faisant l’économie d’un travail de citations mises en parallèle (fut-ce un échantillon d’une ou deux phrases) de l’un et de l’autre.  Même chose pour les Protocoles des Sages de Sion auxquels il rattache les écrits de Zemmour. Toujours est-il que de Barruel aux Protocoles, Bruttmann enchaîne avec les antisémites du XXe siècle, n’hésitant pas à faire de Zemmour un « héritier » (sic) d’Henry Coston.

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« Car Zemmour ne se contente pas uniquement de remplacer dans sa rhétorique largement puisée dans les années 1930 la figure du juif par celle du musulman. Il ne rechigne pas à jalonner son propos de signaux à peine cachés, qui sont autant de marqueurs évocateurs pour ceux qui savent qui sont les « cosmopolites citoyens du monde » et qui se cache derrière le « pouvoir des banques » et « l’universalisme marchand » mentionnés dans ses propos. En cela, il s’inscrit là aussi dans les théories de l’« alt-right » et autres suprémacistes américains, pour qui les Juifs tirent les ficelles du « grand remplacement ». Raison pour laquelle, il y a près d’un an, une synagogue à Pittsburgh, aux Etats-Unis, fut prise pour cible et onze personnes tuées. »

Anathème contre anathème

Zemmour serait donc l’héritier d’un courant idéologique qui irait d’Henry Coston à l’assassin de la synagogue de Pittsburgh. Cet acharnement à rapprocher Zemmour de la tradition antisémite, d’hier et d’aujourd’hui, sonne comme un déni implicite de sa judéité. Une identité juive qui n’a pourtant rien de fantasmatique. Prolongeons donc jusqu’à l’absurde le postulat selon lequel Zemmour partagerait une idéologie d’inspiration judéophobe avec les tueurs néo-nazis, de Pittsburgh ou de la ville de Halle en Allemagne. Ces derniers iraient-ils jusqu’à s’abstenir de frapper la synagogue où Zemmour a ses habitudes, du fait de sa seule présence ? Auquel cas on pourrait faire de Zemmour un néo-nazi d’honneur. Sa judéité n’en est pas moins évidente pour toute cette frange du judaïsme d’« en bas », en première ligne face aux violences judéophobes depuis bientôt une vingtaine d’années, souvent religieux et d’origine séfarade, et se retrouvant parfois dans certains des propos de l’essayiste.

Enfin, une fois admis comme recevable l’idée d’une proximité (fantasmatique) entre Zemmour et néo-nazis, il n’y aurait dès lors aucune raison valable (sur le plan du raisonnement) de donner tort à Aude Lancelin lorsque celle-ci écrit sur son compte Twitter : « Le tueur de Christchurch, 49 morts, se revendique de Renaud Camus (2019). Anders Breivik, 77 morts, se revendique de son ami Alain Finkielkraut (2011) qui l’invite sur la radio publique.» Fussent-ils déclamés matin, midi et soir, les discours catastrophistes bâtis à partir d’un « point Godwin » sans cesse réinventé (« les mots de Zemmour conduisent à quelque chose s’apparentant à Auschwitz, nous savons grâce à Primo Levi que c’est avec des mots que tout cela commence ») n’y changeront rien. Un point Godwin que Zemmour n’a d’ailleurs pas manqué d’utiliser lors de la Convention de la droite usant de la comparaison absurde entre Islam et nazisme et convoquant le souvenir du pacte germano-soviétique. « Islam, nazis, collabos ! » crient les uns. « Zemmour nazi, musulmans, nouveaux juifs » répondent en chœur les autres. Nous sommes en passe d’atteindre le niveau zéro du débat d’idées.

 

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