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Dans la tête de Fiona, éducatrice guidant le peuple

La différence d'âge des acteurs du film "Eiffel" crée une polémique ridicule

Dans la tête de Fiona, éducatrice guidant le peuple
Romain Duris et Emma Mackey, Angoulême, août 2021 © Jean-Michel Nossant/SIPA Numéro de reportage : 01034994_000006

À l’affiche du film « Eiffel », Emma Mackey (25 ans), l’actrice jouant le rôle de l’amante du célèbre architecte, a plus de vingt ans d’écart avec Romain Duris. Pour de nombreuses féministes, c’est un petit scandale!


Fiona est révoltée. Dans le film « Eiffel », actuellement en salles, un personnage joué par un acteur de 47 ans développe une liaison avec un personnage joué par une actrice de 25 ans. En 2021 !! Vous vous rendez compte ? Oui, en 2021. En deux-mille fucking vingt et un ! Fiona ne peut pas laisser passer : elle publie un texte incendiaire sur Instagram, appelant ses dizaines de milliers d’abonnés à l’indignation.

Qu’est-ce que l’art, se dit-elle intelligemment, sinon un outil pour faire évoluer les consciences et combattre les comportements problématiques ? Comment accepter, dans ces conditions, qu’on puisse encore produire du contenu sans aucune vertu pédagogique ou pire, des films comme « Bac Nord », qui risquent d’encourager l’hostilité au combat contre les discriminations ? Fiona constate bien certains progrès (le prochain Superman sera bisexuel, le nouveau James Bond a retenu les leçons du mouvement #Metoo et n’étale plus sa masculinité toxique, la diversité est de mieux en mieux mise en valeur à l’écran), mais elle sait qu’il reste encore trop d’œuvres qui n’effectuent pas correctement leur travail d’éducation.

Rapport œuvre / spectateur

Elle connaît l’objection classique : la liberté créative permet l’art dans toutes ses dimensions, les contraintes d’ordre morale le rapetissent pour réduire l’œuvre à une leçon et le spectateur à un élève. Le rapport œuvre-spectateur est inversé, ce n’est plus le spectateur qui juge l’œuvre mais l’œuvre qui juge le spectateur. Certes, et alors ? Si vous pensez que le rapport œuvre-spectateur est plus important que le démantèlement du patriarcat, répond habilement Fiona, vous faîtes partie du problème. Et tac : Fiona 1 – Sophismes sexistes 0.

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Et puis, lui dit-on encore, l’asservissement de l’art à l’idéologie est le propre des régimes totalitaires. Lorsque les personnages cessent d’être des individus mais deviennent les représentants interchangeables d’une classe ou d’un groupe, des marionnettes au service d’objectifs politiques qui dépassent le cadre de la fiction, on prépare la disparition, dans l’imaginaire collectif, de l’individu au profit du collectif. Or, si le particulier n’existe plus il devient acceptable d’empiéter sur les droits de l’individu pour promouvoir les intérêts du groupe. Un basculement psychologique qui a constitué le pré-requis à la légitimation de toutes les horreurs effectuées dans l’histoire au nom du Bien. Fiona réfute facilement cette objection : Staline et Hitler et tous ces dictateur.rices étaient des méchants. Elle, elle veut simplement une société plus juste et équitable. Next.

© Antonin Menichetti

Le « patriarcat » doit tomber

Mais puisque le cinéma est soumis à des impératifs économiques, l’obliger à endosser une dimension idéologique reviendrait à lui demander de systématiquement nourrir et renforcer le consensus idéologique en vigueur. Or, s’il y a bien une chose que l’Histoire nous a enseigné, c’est qu’une société peut collectivement sombrer dans la folie : il existe de funestes consensus. Argument absurde, répond Fiona, puisque mon cinéma est au contraire subversif : qui, en France (à part le service public, la plupart des médias privés, le gouvernement, les grandes entreprises, le sport, l’industrie musicale, les plateformes numériques, le monde universitaire, la totalité des influenceurs et tous les gens que je connais) ose se revendiquer féministe et anti-raciste ? Je me bats justement contre le système, contre le consensus du patriarcat blanc.

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Fiona essuie aussi d’ignobles attaques ad hominem : quel degré de narcissisme cultivez-vous, lui demande-t-on, pour prétendre imposer à tous vos préférences esthétiques, pour croire qu’une fiction qui subjectivement vous déplait est objectivement inacceptable ? Elle contre-attaque adroitement : intéressant point de vue que celui qui considère que l’opposition aux violences sexistes et sexuelles relève d’une morale « subjective ». Au fond, insiste-t-on, n’êtes-vous pas l’héritière des puritains les plus réactionnaires qui eux aussi, s’opposaient à la diffusion d’œuvres jugées susceptibles de pervertir la société ? Cela n’a rien à voir, constate Fiona, effarée : ces gens-là étaient des conservateurs d’extrême-droite, moi j’ai voté Benoît Hamon en 2017.

Malgré les attaques, Fiona est confiante pour l’avenir du cinéma (et donc de l’humanité) car une asymétrie fondamentale joue en sa faveur : un film vertueux ne heurtera jamais, tandis qu’un film problématique fédérera toujours des indignés pour créer la polémique.

Mécanisme qui garantira qu’à l’avenir, personne ne prenne le risque de produire un film qui ne brise aucun stéréotype de genre, présente négativement un personnage issu de la diversité, n’offre pas de regard critique sur la masculinité, ou pire, raconte l’histoire de policiers qui ne sont pas des salauds.

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Samuel Fitoussi est étudiant et rédacteur de La Gazette de l’Étudiant

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