On parle enfin de la violence dont sont victimes les professeurs de la part de certains élèves. C’est bien, mais ces derniers ne sont pas les seuls à faire pression sur le personnel des écoles…


Education, la parole se libère. C’est formidable. Il y a quelques mois nous sortions du déni sur l’antisémitisme et depuis, ça va beaucoup mieux. Tous les espoirs sont donc permis d’une action efficace une fois les geysers émotionnels retombés. Tous les enseignants devraient vraisemblablement bientôt trouver dans leur boîte mail académique, une vidéo de leur ministre, qui, le regard profond et habité plongé droit dans le leur, affirmera qu’il leur fait confiance et les soutient. Que peut-il faire d’autre ? Un homme seul, ou presque, peut-t-il parvenir à changer une culture d’entreprise ? Nous voici au cœur du problème : ce sont autant les politiques successives que les pratiques managériales en vigueur dans l’Education nationale qui l’ont amenée à ce degré de délabrement. Et en matière de culture d’entreprise dévastatrice, le monde de la maternelle et de l’élémentaire, le plus silencieux, est un cas d’école.

Donne-moi ta main… et prends la mienne

Bien sûr, ici comme dans le secondaire, il y a cette omerta face aux faits de violence dont les journaux se font largement l’écho ces jours-ci, avec les mêmes origines : pression de la hiérarchie, peur du jugement des collègues, autocensure, adhésion de certains à l’idéologie de l’excuse et même peur physique des représailles. Mais il y a bien plus : en raison de l’organisation des écoles, les occasions de maltraitance envers les enseignants sont démultipliées et ne viennent pas uniquement de la part d’élèves turbulents ou agressifs, mais aussi de leur hiérarchie.

A lire aussi: Jean-Michel Blanquer, le ministre « pas de vague »

Pour comprendre la situation, il faut savoir qu’un directeur n’est pas, comme un proviseur ou un principal de collège, un chef d’établissement. Il n’a donc aucun pouvoir hiérarchique sur les membres de son équipe, il n’est que l’un d’entre eux et assume souvent un temps de classe en plus de sa fonction de direction. Il ne dispose d’aucune aide administrative, puisqu’en ces temps de vaches maigres, les rares contrats aidés ont été supprimés à la rentrée 2017, au motif que, selon le ministère « des actions sont menées pour alléger les tâches administratives des directeurs. Le recours à l’informatique y contribue » (Réponse ministérielle à Dimitri Houbron, député LREM du Nord). L’intégralité des consignes ministérielles doit donc être absorbée par le directeur et les enseignants.

C’est cette spécificité qui va permettre de maximiser l’impact de deux techniques  de management dévastatrices, maniées avec art par la hiérarchie : l’injonction paradoxale et le principe de l’avalanche.

Va à droite et en même temps à gauche

L’injonction paradoxale consiste à transmettre deux obligations ou injonctions contradictoires, qui, s’interdisant mutuellement, induisent une impossibilité logique à les exécuter. Les exemples foisonnent. Exiger que l’on aille ouvrir un portail, situé à l’autre bout de l’école, à tout parent emmenant son enfant en retard, tout en interdisant de laisser sa classe sans surveillance. Demander d’organiser des cachettes pour le confinement en cas d’attaque terroriste mais exiger l’approbation du texte qui explique où elles se trouvent en conseil d’école, devant des parents élus dont on ignore si, investis d’une mission de transmission, ils ne diffuseront pas l’information via les outils numériques. Donner la consigne de s’entraîner aux évacuations incendie, mais ne pas former les enseignants au maniement des extincteurs. Prévoir dans les textes un coin-parents ouvert à tous, même à ceux éventuellement fichés S et faire respecter le plan Vigipirate…

Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas…

A cela s’ajoute le principe pervers de l’avalanche. Les cadres de l’institution sont parfaitement conscients que bien des missions demandées au personnel des écoles sont irréalisables. Leur souci est donc double : assurer malgré tout la transmission de l’ordre qui vient d’en haut mais éviter qu’une question embarrassante ne remonte, où que parfois, un outil utile à sa défense ne tombe aux mains d’un fonctionnaire et qu’il n’en fasse usage. L’avalanche est alors la solution. Il faut avoir, une fois, ouvert un courrier venant d’une inspection académique pour prendre la mesure de la perversité de l’acte : multiples pièces jointes, contenant des liens, ouvrant sur d’autres liens. Erratum. Envoi différé de pièces complémentaires. Désinhibée par l’absence de frais de port, l’administration se lâche. Tout est bon pour submerger le destinataire et lui faire endosser toutes les responsabilités en douce : il est informé, il sait. S’il faillit, c’est qu’il n’a pas accompli correctement la mission dont on l’avait chargé, il est donc le seul fautif car nul n’est censé ignorer la parole de la hiérarchie.

Enseignants sans défense

C’est aussi grâce à cette méthode que les cadres sont parvenus, jusqu’à ce jour, à priver les enseignants d’un important moyen de défense : le C.H.S.C.T. et le registre santé et sécurité au travail. Les missions du Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail (C.H.S.C.T.) sont de contribuer à la protection de la santé physique et mentale, à la sécurité des salariés, à la prévention, à l’amélioration des conditions de travail et d’assurer une veille sur l’observation des prescriptions légales prises dans ce domaine par l’employeur. Le registre santé et sécurité permet à tout personnel ou usager de signaler une situation qu’il considère comme anormale ou dangereuse, il assure la traçabilité de la prise en compte du problème, conserve l’historique et permet éventuellement sa remontée au C.H.S.C.T..

A lire aussi: Brighelli, une classe de sixième et les ayatollahs de la salle des profs

La place des incidents recensés par le hashtag #PasDeVague est avant tout dans ces registres dont la plupart des professeurs des écoles ignorent l’existence. Tout comme l’est celle de tous les faits qui sont de nature à mettre en danger la santé physique et mentale du personnel : agressions et violences des élèves ou des parents, agressivité verbale répétée d’un inspecteur, manque de personnel formé aux gestes de premiers secours, risques psychosociaux liés aux mauvaises conditions de travail, inadaptation des locaux à la mise en œuvre du Plan particulier de Mise en Sécurité face aux risques d’intempérie ou d’intrusion… L’Education nationale n’a pas su ou voulu mener une campagne volontariste concernant l’accès à ce moyen d’institutionnalisation de la demande d’aide face aux difficultés. Les syndicats, englués dans une culture de la cogestion, n’ont pas su se saisir de cet outil dont leurs homologues des grandes entreprises, plus combatifs et innovants dans les moyens de lutte,  font usage depuis longtemps.

Des paroles et des actes ?

L’effet lampe torche du hashtag #PasDeVague ne doit pas rejeter dans l’obscurité qui règne en dehors du halo, le fait que la violence n’est  pas seulement celle des élèves mais aussi celle de l’institution qui refuse de donner les moyens d’agir et de se protéger à son personnel et le bâillonne. L’action de Jean-Michel Blanquer ne sera complète et crédible que si, au-delà de sa volonté de rétablir l’ordre dans les établissements, il manifeste, par des actions concrètes, celle de redonner la parole sur leurs difficultés aux enseignants.  L’instauration d’une médecine du travail et la mise en fonctionnement effective d’outils institutionnels de dialogue tels que le C.H.S.C.T. seraient un minimum.

Enfin, une rupture dans l’usage dévastateur de la communication et des éléments de langage à double tranchant serait aussi un signe fort. Le ministre ne peut ignorer que les visites Potemkine dans des établissements soigneusement sélectionnés par ses équipes ont autant vocation à redorer le blason de l’Education nationale qu’à faire la leçon à l’ensemble de la profession. Cette méthode du « Regardez, eux ils y arrivent », déconnectée de toute analyse d’une réussite qui n’est peut-être due qu’à des paramètres conjoncturellement favorables, relevant de l’exception, est, elle aussi, destructrice. Tout comme l’est l’insidieuse injonction du slogan ministériel « école de la confiance » qui comporte sa part de « Ne trahissez pas celle que je mets en vous » et de « Débrouillez-vous, je ne veux rien savoir ».

Il y a donc beaucoup à faire. Au fil des décennies, management pathogène et plan de communication sont venus s’ajouter à une gestion comptable de l’Education nationale. Le hashtag #PasDeVague est une soupape éphémère et les solutions proposées par Jean-Michel Blanquer, contraint par un contexte gouvernemental très « start up nation », se limitent à la question de la violence des élèves. Mais ne soyons pas dupes, le mal est plus profond.

Lire la suite