Avant, tu étais directrice ou directeur. Mais ça, c’était avant. Maintenant, grâce à l’un des innombrables textes législatifs1 produits par Najat Vallaud-Belkacem, tu animes un lieu de vie. Tu es un acteur du « vivre ensemble » et du « faire société ».

La convivialité et en même temps Windows 95

Trop jeune pour avoir vécu les communautés sur le Larzac, tu vas enfin pouvoir vivre le bonheur du dialogue bienveillant. Tu n’as pas de salle des maîtres, ton ordinateur et ton téléphone portable personnels équipent ton bureau de direction, tu organises des lotos le week-end pour acheter des livres pour le coin bibliothèque, tu supplies à chaque conseil d’école que la mairie installe une réglette électrique pour ne plus avoir six multiprises branchées en cascade pour alimenter les ordinateurs sous Windows 95 récupérés à la déchetterie… Désormais, tu vas en plus pouvoir créer « un espace à l’usage des parents et de leurs délégués » et « convivial » en plus.

N’hésite pas, commence à tricoter des napperons et achète un service à thé, l’homme nouveau est sur le pas de ta porte. Tu as de la chance, il élève lui-même deux enfants, c’est dire s’il connait ton métier. Surtout que les médias lui ont bien expliqué que, malgré toutes tes vacances, toi et tes collègues n’aviez pas assez la niaque pour apprendre à lire à 20% d’enfants. Il arrive donc détendu et ouvert.

L’école d’avant contre l’école d’après

En matière de conflit sociocognitif, ça va être le bonheur.

D’un côté Robert, nostalgique du Bled intensif et des soirées Bescherelle à la chandelle. Robert a été rassuré par l’arrivée de Jean-Michel Blanquer. Le ministre a fait cadeau à son fils d’un exemplaire des Fables de La Fontaine. Ses équipes ont eu le bon goût d’éditer ses consignes pour la lecture dans un joli fascicule orange seventies, clin d’œil à cette époque bénie, juste avant la réforme Haby qui tailla son horrible costume de collège unique au second degré. Robert se remet à espérer le retour prochain des devoirs écrits car il peine à convaincre ses enfants de faire ceux qu’il leur donne, les maîtresses ayant refusé, malgré ses nombreux courriers, d’en prescrire.

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De l’autre Philippe, amoureux des lieux de vie alternatifs et de l’épanouissement loin de l’effort liberticide. Voici deux ans qu’il lit, avec enthousiasme, tout en dégustant sa salade de quinoa bio équitable, l’album remis par la maîtresse en fin d’année, qui contient les cinq précieuses  photos des exploits de sa progéniture. Il est soulagé que cet opuscule ait remplacé le livret d’évaluation fasciste. Il espère pouvoir convaincre l’équipe enseignante d’organiser un repas partagé, un dimanche, dans la cour de l’école, pour débattre de la nécessité de rédiger tous les documents scolaires en écriture inclusive. Après le mal qu’il s’est donné pour monter une cagnotte de financement en ligne de 3500€ de matériel Montessori en bois certifié PEFC, les enseignants lui doivent bien ça.

Abandonne-toi à « l’école de la confiance »

Pas de doute, la confrontation avec l’intelligence des acteurs de terrain va être un délice. Surtout qu’avec un peu de chance, tu retrouveras le même clivage dans la représentation du rôle de l’école, entre collègues, pendant les conseils des maîtres. Mais bon, là, il te reste deux mois pour rendre compatibles le fonctionnement de cet espace de parole ouvert et les consignes de sécurité Vigipirate. De toute façon, au bout de quinze ans de carrière, tu n’en es plus à une injonction paradoxale à assumer en solitaire près. Ce n’est pas non plus l’appréciation « à consolider », concernant tes compétences, que tu as vue apparaître dans ton dossier consultable en ligne qui va te démoraliser. Elle t’a été donnée par un inspecteur que tu n’as jamais vu, selon des critères que tu ignores, en contradiction avec tes anciens rapports d’inspection élogieux, mais c’est probablement pour t’encourager à progresser dans la start-up de « l’école de la confiance ». Et puis, cette année, tu vas pouvoir vivre tout cela en fanfare le jour de la rentrée, c’est déjà énorme.

Allez va, bonnes vacances.

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