Le grand historien et politologue israélien, Zeev Sternhell, fin connaisseur de l’histoire des idées politiques françaises, et, par ailleurs, co-fondateur du mouvement « La Paix maintenant » vient de mourir. Il avait 85 ans.


À la fois « archisioniste » (au nom de quoi les Juifs n’auraient-ils pas le droit, comme tous les peuples, à l’autodétermination ?), de gauche (mais désenchanté au vu de la déliquescence et des trahisons de celle-ci), totalement laïc (grand admirateur de la laïcité française), et radicalement opposé aux implantations juives en Cisjordanie, Zeev Sternhell fut souvent conspué par la droite israélienne, jusqu’à avoir été victime d’un attentat terroriste perpétré par un Juif américain, mais qui ne le blessa que légèrement.

Un livre très critiqué

Avec son livre Ni droite ni gauche – L’idéologie fasciste en France (Le Seuil, 1983), dans lequel il s’oppose à la vision « sciences-po » qui considère le fascisme comme « un phénomène d’importation étranger », Zeev Sternhell avait fait scandale en France.

Et c’est « grâce » à ce scandale que je suis devenu l’éditeur de son livre.

En effet, trois ans après la parution de Ni droite ni gauche, mon ami Pierre Assouline (qui savait que j’avais publié en « poche » le magnifique Barrès et le nationalisme français du même Sternhell) m’appelle. Il me demande si j’ai lu Ni droite ni gauche. Je lui réponds par l’affirmative. Il me demande ce que j’en pense. Je lui dis que je l’ai trouvé tout à fait stimulant. Serais-je prêt à le publier en version de poche chez Complexe, ma maison d’édition ? Je lui réponds qu’il ne peut en être question puisque Le Seuil possède sa propre collection de poche. « Non, le Seuil ne le rééditera pas », m’affirme Pierre. Il m’explique que la polémique suscitée par le livre dans le milieu de Science-Po et de l’Institut d’Études Politiques (l’IEP) est telle que le Seuil a renoncé à poursuivre sa commercialisation, et que les autres grands éditeurs d’Histoire n’ont pas désiré le rependre. « Zeev sera à Paris la semaine prochaine. Si le bouquin t’intéresse, viens donc dîner à la maison, tu pourras le rencontrer. »

« Les autres grands éditeurs d’Histoire n’ont pas désiré reprendre le livre… » Cette phrase me poursuit quelque temps.

Complexe devait beaucoup à l’IEP et à Sciences-po d’où était parti la controverse. Si la maison avait pris son essor, c’était grâce à la confiance de nombre de leurs enseignants et de leurs chercheurs qui nous avaient offert de publier leurs ouvrages : René Rémond, président de Sciences po à l’époque, Alfred Grosser, Hélène Carrère d’Encausse de l’IEP, sans parler de mes amis Serge Berstein et Pierre Milza directeur de Sciences po, qui fondèrent et dirigèrent la collection « Questions au XXe siècle », fleuron de Complexe, et tant d’autres…

Mais décidé à rencontrer Sternhell, ne fut-ce que pour faire la connaissance d’un historien que j’admirais, je le retrouvai la semaine suivante chez notre Amphitryon de Pierre.

Le courant entre Zeev et moi passa très bien. De manière générale, je n’aime pas beaucoup l’intransigeance, mais chez lui, elle me plut, tant elle me sembla être le fruit d’une incontestable éthique. Je le reverrais plusieurs fois, lors de certains de ses passages à Paris, ou à l’occasion de mes voyages en Israël, et toujours avec même plaisir et le même intérêt.

Querelles d’historiens

Zeev en voulait à Michel Winock, à l’époque éditeur du département d’histoire au Seuil, d’avoir été déloyal avec lui en publiant un article dans Le Débat où il contestait assez radicalement sa thèse. Assouline précise que l’éditeur historien avait affirmé que Sternhell l’avait « libéré de ses obligations envers lui », et pour preuve, avait publié dans une annexe de sa réédition en poche de Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, la lettre de Sternhell du 15 avril 1983 qui en témoignait.

Un éditeur historien a parfaitement le droit de ne pas partager les analyses de certains de ses auteurs et même de les contester publiquement. Cela fait partie du débat. Pour autant, il est bien gênant que l’historien contestataire, usant de son pouvoir discrétionnaire d’éditeur, décide en même temps de ne pas poursuivre l’édition d’un livre qui de surcroît n’est nullement un échec commercial, bien au contraire…

Je m’engage donc à rééditer Ni droite ni gauche dans les meilleurs délais.
Cependant, étant donné que plusieurs historiens lui avaient fait le reproche d’avoir tronqué des citations ou de les avoir sorti de leurs contextes, nous nous mettons d’accord que dans cette réédition, les contextes seraient restitués et les citations complétées. Faut-il préciser que ces précisions n’invalidèrent en rien l’analyse présentée ?

Ce que l’on critiquait surtout, c’était la focalisation de Zeev sur les idées des intellectuels qu’il incriminait, et de ne pas tenir compte des contextes historiques qui pouvaient expliquer bien des positions. Ce n’était pas faux, mais ne pouvait-on pas reprocher à tant d’historiens de souvent négliger les idéologues ? Barrès, Maurras – ou, plus près de nous, Sartre, n’ont-ils pas eu une importance et une responsabilité capitale dans l’engagement de tant de militants ? Et si nous remontons le temps, Robespierre n’a-t-il pas fait état de ce qu’il devait – ou croyait devoir à Rousseau ?

Un livre extraordinaire

Le deuxième blâme concernait la définition du fascisme. Zeev Sternhell privilégiait l’approche idéologique : le fascisme comme nouvelle culture qui bannit tant le libéralisme que le communisme, mais considéré de manière extensive au point d’y inclure des mouvements autoritaires, conservateurs, monarchistes ou globalement antidémocratiques que les historiens français refusaient d’amalgamer sans nuance au fascisme.

Rentré, il me restait à annoncer cette prochaine parution à plusieurs historiens et politologues, conseillers éditoriaux réguliers de Complexe.

Je me souviens qu’Alfred Grosser (parmi d’autres) m’avait demandé si je partageais la thèse de Sternhell. Je lui avais répondu que j’avais déjà publié plusieurs ouvrages d’historiens dont je ne partageais nullement les analyses, et que la question que j’avais l’habitude de me poser était plutôt de savoir si le livre apportait ou non une contribution intéressante au débat. Si c’était le cas, je n’hésitais pas à l’éditer.
Cette réponse n’avait pas convaincu tous mes interlocuteurs, mais aucun ne m’en avait voulu.

En 1990, Le Monde plaçait Ni droite ni gauche dans la liste des « quarante livres pour une décennie ». Aux États-Unis, Saül Friedlander parla de « livre extraordinaire » (The New Republic) et Robert Wohl nota que « peu nombreux sont les livres récents consacrés à l’histoire de l’Europe qui aient provoqué un choc et une controverse comparables » (Journal of Modern History).

En 2000, soit treize ans après la parution de notre première édition de Ni droite ni gauche, Fayard nous rachètera les droits pour une publication en grand format ; douze ans plus tard encore (les éditions Complexe ayant été rachetées par le groupe Vilo, et moi-même ayant quitté la maison), Ni droite ni gauche sera édité chez Gallimard dans sa collection de poche « Folio ».

Le temps avait fait son œuvre…

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