En très bons termes avec l’Observatoire de la laïcité, taxée comme lui de naïveté, voire de complaisance envers les islamistes, l’association de «management de la diversité» va sans doute perdre son agrément pour intervenir dans les écoles, mais elle garde de la ressource et des alliés.


C’est ce qu’on appelle l’épreuve du terrain. Venue le 30 octobre à Poitiers rencontrer des jeunes issus de l’immigration, la toute nouvelle secrétaire d’État à la jeunesse Sarah El Haïry a eu le sentiment de tomber dans un piège. Les adolescents qui s’adressaient à elle déroulaient un argumentaire un peu trop calibré pour être tout à fait spontané, sur le thème de la laïcité qui opprime les croyants, dans la France islamophobe de 2020. Dans l’assistance, se trouvait la présidente de l’association Coexister, Radia Bakkouch. Elle n’est venue épauler la secrétaire d’État ni sur le moment, ni a posteriori dans les médias et sur les réseaux sociaux. Pire encore, le 12 novembre, l’hebdomadaire catholique La Vie publiait un article tournant un peu trop ouvertement la secrétaire d’État en ridicule. Il était signé de Laurent Grzybowski, père du fondateur de Coexister, Samuel Grzybowski.

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Bref, la benjamine du gouvernement avait pris une gifle. Fallait-il tendre l’autre joue ou sortir le fouet ? Évangiles selon Saint-Luc 6:29 ou selon Jean 2:15 ? L’option fouet l’a emporté. Comme l’annonçait le Point le 25 novembre, Coexister a reçu un avis défavorable à sa demande d’agrément « Education nationale ». Dans un second temps, l’association pourrait perdre l’agrément « Jeunesse et education populaire » qui lui permettait jusqu’à présent d’intervenir en milieu scolaire. Dommage collatéral, la perte de subventions conséquentes. Un coup dur, mais prévisible. Avant même l’épisode de Poitiers, le refus de Coexister de regarder en face l’intégrisme islamiste devenait embarrassant. Le jour de la mort de Samuel Paty, Radia Bakkouch a posté sur son compte Twitter un appel à marcher… contre l’islamophobie (voir ci-dessous).

coexister-islamLes puissants alliés de Coexister

Vengeance du pouvoir contre une petite association rebelle ? Pas vraiment. En 2013, la structure, prétendument créée spontanément par des lycéens quatre ans plus tôt (voir notre enquête publiée dans notre magazine d’octobre), a perdu sa reconnaissance d’intérêt général. Elle a trouvé les ressources financières et intellectuelles d’aller jusqu’en Conseil d’État pour la récupérer… En réalité, Coexister est seulement un élément d’un lobby discret mais puissant, qui s’active depuis des années pour que l’enseignement public ménage une place aux croyances à côté des savoirs.

Samuel Grzybowski (au centre), président de l’association Coexister, donne une conférence de presse au Mans, 2 juin 2014. © JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
Samuel Grzybowski (au centre), président de l’association Coexister, donne une conférence de presse au Mans, 2 juin 2014. © JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Si demain Coexister n’intervient plus dans les écoles publiques, il restera Enquête. Cette association agréée par l’Éducation nationale élabore des « outils ludiques d’éducation à la laïcité et aux faits religieux pour développer chez les enfants un rapport apaisé et réfléchi à ces sujets ». Elle est financée par un fonds de dotation nommé « Coexister », hébergé 50 rue de Montreuil, à Paris, dans les locaux de… Coexister ! Les deux structures se connaissent très bien et se partagent le travail depuis des années. Enquête fait le primaire, Coexister le secondaire, schématiquement. Et pour les enseignants intéressés par le sujet, il y a le cours en ligne Agapan, monté par l’institution catholique du Collège des Bernardins, soutien de Coexister depuis la création de l’association, en 2009!

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Il apparait de plus en plus que des institutions catholiques ont cru jouer fin en retournant contre l’enseignement public son incapacité flagrante à regarder l’islamisme en face. L’anticléricalisme est admis, voire revendiqué, chez les professeurs. L’islamophobie reste inavouable et peut, à ce titre, servir de cheval de Troie pour faire reculer les rationalistes. Le « livret laïcité » de 2015 distribué aux enseignants préconisait « d’éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique », comme si juifs et chrétiens ne conciliaient pas les deux sans grande difficulté depuis un siècle au moins. Pour l’islam, c’est une autre affaire. Citée par Laurent Grzyboswski, Farah, une des lycéennes de Poitiers envoyée au front contre Sarah El Haïry, déplorait que son professeur d’histoire ait « cherché à convaincre les musulmans de la classe que Dieu n’existait pas, que c’était prouvé par la science (…) J’ai failli porter plainte ». « Moi, je n’impose rien à personne, pourquoi est-ce que lui m’imposerait sa vision ? », se demandait-elle. Alors que l’Éducation nationale recrute pour remplacer Samuel Paty, c’est en définitive une bonne question. À quoi rime d’enseigner, si Enquête et Coexister sont d’intérêt général ?

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