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Les bistrots, nos derniers refuges

Aux comptoirs de l'Europe

Les bistrots, nos derniers refuges
Terrasse d'un café parisien, avec ses propriétaires et clients, 1925. © Lux-in-Fine/ Leemage

Le café est une composante essentielle de l’identité européenne. Aujourd’hui raréfiés, ces lieux de rencontre et de solitude forment nos derniers îlots d’humanité. Didier Blonde et Pierre Autin-Grenier témoignent avec humour et poésie d’une Europe en voie de disparition.


On sait l’importance, dans notre imaginaire, des cafés, des bistrots, des estaminets. Ils sont le lieu de la rencontre amoureuse, de l’attente, du repos, du complot, de la naissance des mouvements littéraires ou politiques. Ils sont parfois même le lieu du meurtre : règlement de comptes entre truands, crime passionnel ou assassinat politique qui change la face de l’histoire.

Dans Cafés, etc., livre qui tient de la chronique sentimentale autant que de la méditation soyeuse, Didier Blonde, écrivain délicat et érudit précieux, se fait tour à tour ethnologue, mémorialiste, espion sentimental et nostalgique, chasseur d’instants et subtil docteur ès atmosphères pour rendre compte de l’importance des cafés dans nos vies et notre mémoire commune.

Les « verres de contact » d’Antoine Blondin

C’est qu’il a compris que dans le café, le temps s’écoule différemment, que ce lieu appartient à une autre dimension, qu’il est un paradoxe permanent puisqu’on peut y chercher aussi bien la solitude que la rencontre, le moment du retour sur soi que celui de la fraternité du zinc, autour de ce qu’Antoine Blondin, saint patron de tous les débits de boissons passés et à venir, nommait joliment « les verres de contact ».

Blonde, qui nous avait naguère gratifiés d’un Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature, fait partie de ceux, écrivains comme lecteurs, pour qui l’imaginaire est aussi réel que le réel. On pouvait grâce à lui deviner la silhouette massive de Maigret au 132, boulevard Richard-Lenoir, espionner la méditation amoureuse d’Aurélien sur le masque de l’Inconnue de la Seine dans une garçonnière du quai de Bourbon ou encore, toute honte bue, se faire le voyeur des étreintes d’Esther, alias « la Torpille », avec Lucien de Rubempré, dans un immeuble de la rue Taitbout (numéro non précisé).

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On ne sera donc pas étonné, ici, de son aveu inaugural : « J’entre dans un café comme dans un roman. » Et, de fait, à travers une série de petites vignettes ciselées, nous sommes invités à contempler le ballet gracieux d’une jeune serveuse dont le ticket de caisse nous apprend qu’elle s’appelle Marta, à réfléchir au choix stratégique et parfois inconscient de la chaise, de la banquette ou du comptoir, ce qui nous permet d’apprendre que l’auteur souffre du complexe d’Al Capone : « On ne sait jamais ce qui peut sortir derrière soi. Côté banquette, toujours, pour garder le dos au mur. »

Ne pas oublier, cependant, qu’un café est aussi un endroit pour boire, même très modestement un verre d’eau. Et Didier Blonde, pourtant assez peu revendicatif, de rappeler : « Vous y avez droit. On vous en servira un pour rien, au comptoir, avec une heure pour le boire, montre en main, comme le rappelle la loi, et avec les mêmes égards que si vous commandiez une coupe de champagne (n’y revenez quand même pas trop souvent). » Ensuite, il sera temps de suivre André Breton rencontrant Nadja au Wepler, Maigret et ses demis à la Brasserie Dauphine, Jaurès assassiné au Café du Croissant, des retrouvailles avec une femme perdue de vue depuis vingt ans, un couple de lycéens de Jacques Decour, aux Oiseaux (12, place d’Anvers, dans le 9e).

Si vous deviez vous perdre dans cette errance délicieuse entre réalité et fiction, aperçus littéraires et rappels de faits divers sanglants sur fond de percolateurs sifflants, sachez que c’est volontaire de la part de Didier Blonde et que l’« index des cafés cités » n’est là que pour vous égarer un peu plus.

L’invasion barbare Starbucks

Celui qui a sans doute le mieux compris l’importance du café dans l’identité européenne, c’est le philosophe George Steiner, cité par Pierre Autin-Grenier à la fin de sa Friterie-Bar Brunetti, comme une conclusion à son évocation d’un trocson lyonnais des années 1960 : « Les cafés caractérisent l’Europe. Ils vont de l’établissement préféré de Pessoa à Lisbonne aux cafés d’Odessa, hantés par les gangsters d’Isaac Babel. […] Aussi longtemps qu’il y aura des cafés, la notion d’Europe existera. » Nos difficultés continentales, ces temps-ci, seraient-elles dues à cette raréfaction du café dans nos villes et même dans nos campagnes ? À la forme mutante qu’ils prennent, comme dans les Starbucks Coffee où, s’amuse tristement Didier Blonde, on en arrive à vous demander votre prénom pour l’inscrire sur votre gobelet, ajoutant la familiarité malvenue à la rupture de ce pacte implicite d’anonymat entre le client et le patron du bistrot ?

Pierre Autin-Grenier © Gallimard via Opale/ Leemage
Pierre Autin-Grenier
© Gallimard via Opale/ Leemage

Dans sa Friterie-Bar Brunetti, Pierre-Autin Grenier avait depuis longtemps perdu cet anonymat, mais c’était volontaire. Le lieu existait autrefois à Lyon, 9, rue Moncey. C’était alors un quartier populaire et c’est dans cet endroit qu’Autin-Grenier fit ses écoles d’écrivain. C’est là qu’il apprit à regarder, à exercer un humour, une humanité et un sens de l’absurde qui seront la marque de fabrique de toute son œuvre, hélas trop courte, puis qu’il est mort en 2014.

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Un mot de cet écrivain, qui est un signe de reconnaissance pour un certain nombre de lecteurs, à la manière de Richard Brautigan ou de Frédéric Berthet auxquels on peut le comparer. Son art est un mélange calme d’autodérision et de mélancolie discrète, sans compter un style reconnaissable entre tous, à la simplicité travaillée, à l’évidence trompeuse qui lui permet de raconter ses histoires comme nous déroulons nos existences : on croit avoir tracé la direction une fois pour toutes et l’on s’aperçoit qu’on est soudain très loin de ce qu’on avait voulu.

On trouve dans cette Friterie-Bar Brunetti, parue à l’origine en 2005 et rééditée aujourd’hui dans « La Petite Vermillon », cette humanité déboussolée ou marginale qui côtoie l’ouvrier des fabriques aujourd’hui disparues, tandis que le jeune Autin-Grenier invite à sa table les fantômes de Calaferte, Gombrowicz et Cioran qu’il lit quand il ne regarde pas Madame Loulou, vieux tapin que tout le monde respecte et qui attend son client mensuel dans la fumée aux volutes défuntes des Celtique et des Boyards.

« Maintenant, écoutez-moi, voici une vérité dont je puis vous assurer pour l’avoir longtemps éprouvée : on ne voyage bien en fait qu’au café », nous dit Autin-Grenier. Didier Blonde ne le démentirait pas. Il ne nous reste plus qu’à prendre nos billets.

Cafés, etc.

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Février 2020 - Causeur #76

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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