Instrumentalisant la cause des Indiens d’Amazonie, ONG et mouvements indigénistes ont pris le contrôle d’un septième du territoire brésilien. Leur écologisme radical se heurte aux intérêts des agriculteurs… et aux aspirations de nombreux Indiens. Enquête. 


Les médias européens racontent souvent des histoires de bons et de méchants, notamment lorsqu’ils traitent de sujets lointains qu’ils connaissent mal, comme le sort des Indiens du Brésil. En janvier dernier, après son investiture, Jair Bolsonaro, le nouveau président du pays, a décidé de confier la délimitation des territoires indiens au ministère de l’Agriculture. Auparavant, cette mission incombait à la Funai, la Fondation nationale de l’Indien, un organisme créé en 1967 et rattaché au ministère de la Justice. Ce transfert de compétences a suscité une bronca des ONG et des mouvements indigénistes. À de rares exceptions près, la presse du Vieux Continent a pris leurs arguments pour argent comptant. À les entendre, le nouveau président s’apprête ainsi à détruire plus de cinquante ans de travail pour l’attribution des terres aux peuples indigènes pour livrer les territoires ancestraux à l’appétit vorace de l’ « agribusiness ». La preuve ? Lorsqu’elle était députée fédérale (de 2014 à 2018), la ministre de l’Agriculture choisie par Bolsonaro était le chef de file du lobby parlementaire « ruraliste », réputée défendre les intérêts des grands propriétaires terriens.

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Fin 2018, le Brésil comptait 896 900 Indiens (0,43 % de la population totale) répartis en 305 ethnies différentes. La constitution brésilienne (adoptée en 1988) accorde à ces populations un droit d’usufruit des territoires ancestraux sur lesquels elles sont installées et où la loi indigène fait foi. Ces terres restent néanmoins la propriété de l’État fédéral. Lorsqu’une ethnie revendique un territoire, l’État engage un processus de démarcation en plusieurs étapes. Si la première phase d’étude est concluante, la fondation délimite l’espace sur lequel le droit d’usufruit sera exercé. Ensuite, le ministère de la Justice rend public un projet d’homologation. Celui-ci peut alors être contesté par les occupants non indigènes des lieux (propriétaires en titre de foncier, locataires de bonne foi), qui sont menacés de devoir quitter le territoire délimité. Si les contestations sont jugées irrecevables, le chef de l’État homologue puis régularise les terres de réserve. Après une évaluation des pertes subies par la Funai, les expulsés peuvent cependant être indemnisés. Ces terres indigènes sont de véritables sanctuaires, dont l’accès est réglementé pour les non-Indiens et dont l’exploitation des ressources naturelles est interdite à toute personne ou entreprise venue de l’extérieur.

Quel exploitant s’engagerait à planter, à irriguer des terres ou à investir en équipements s’il court le risque d’être délogé ?

En trente ans, l’explosion des revendications des Indiens et la consolidation juridique de ces territoires ont permis d’accroître la dimension du foncier sur lequel des populations autochtones disposent d’un usufruit exclusif. En 1994, les 258 régions en cours d’évaluation par le gouvernement fédéral représentaient un peu moins de 800 000 km2, mais seuls 34 % se trouvaient en fin de processus et donc confirmés. En 2018, les 572 territoires homologués représentaient 1,18 million de km2, soit 13,8 % de la superficie du pays. En outre, il existait alors un « stock » de 115 autres dossiers en cours de traitement.

Comme on peut l’imaginer, cette extension des droits fonciers des Indiens n’a pas été accueillie avec enthousiasme par les autres populations vivant en milieu rural. Souvent victimes d’un racisme virulent, les bénéficiaires de la démarcation se sont d’abord heurtés à la résistance très violente des bandes criminelles qui vivent du commerce illégal de terres publiques dans les régions du Nord (Amazonie) où le cadastre est encore confus. Mais la résistance à la démarcation vient aussi de l’ensemble du monde agricole – pas seulement les grands propriétaires – pour qui le processus a été et reste une source d’insécurité juridique permanente. Quel exploitant s’engagerait à planter, à irriguer des terres ou à investir en équipements s’il court le risque d’être délogé ?

La politique de démarcation contrarie également les États fédérés, car elle fragmente le territoire et rend très difficile la construction de grandes infrastructures (routes, centrales hydroélectriques), des chantiers coûteux, longs et compliqués que les Indiens peuvent bloquer ou ralentir dès qu’ils ont un impact sur leur terre.

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Les tensions et les conflits autour du foncier sont aussi attisés par la politique d’un grand nombre d’ONG indigénistes. Dès les années 1960, des anthropologues et une fraction de la société civile mobilisée par l’Église catholique se mobilisent sur la question indigène et encouragent la création d’ONG de défense des Indiens. Au fil du temps, ce mouvement ajoute l’écologie à son argumentaire. Les Indiens sont alors présentés comme le meilleur rempart contre la déforestation de l’Amazonie, dont l’ampleur et le rythme deviennent des préoccupations mondiales. Ce recours à l’étendard environnemental confère une audience gl

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Mars 2019 - Causeur #66

Article extrait du Magazine Causeur

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