Entre mauvaise organisation et mauvaises méthodes, le professeur Bernard Debré établit un diagnostic assez peu réjouissant des pathologies de notre hôpital public, avec Elisabeth Lévy. La journaliste lui a aussi demandé ce qu’il pensait – au hasard ! – de Didier Raoult.


Causeur vous propose de lire un extrait de leur causerie. Retrouvez plus de 40 minutes d’échanges avec Bernard Debré sur RNR.tv (5€ par mois).

Elisabeth Lévy. Un mot sur ce qui passe aujourd’hui autour du professeur Raoult. Je ne vais pas vous demander si vous êtes pour ou contre le docteur Raoult, mais plutôt ce que vous pensez du phénomène. La lecture que font beaucoup de gens de cette affaire, notamment dans les classes populaires, à Marseille et pas seulement, semble être cette opposition entre d’un côté le médecin qui soigne les malades contre de l’autre côté, les technocrates de la médecine et l’establishment. Est-ce réaliste, partagez-vous cette grille de lecture populaire ?

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Bernard Debré. Bien entendu ! Il faut savoir que Raoult est un homme absolument extraordinaire qui a fait des découvertes fantastiques sur Ebola et d’autres virus. C’est un type qui était encore porté aux nues il n’y a pas si longtemps. Tout d’un coup il a eu une idée qui peut être intelligente, intéressante ou non, je n’en sais rien, et tout le monde lui est tombé dessus. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas eu cette idée ou parce qu’il détonne vis-à-vis des autres. Il aurait des cheveux courts ou en brosse, il détonnerait moins. Évidemment, il y a un establishment médical. Quelque chose qui me choque, c’est qu’à la demande du ministre et en accord avec le Haut conseil scientifique, on interdise aux médecins d’utiliser tel produit pour traiter telle maladie. Là c’était la chloroquine qui ne devrait pas traiter le  Covid-19. Mais attention tout de même, on met le doigt dans un engrenage. Pourquoi demain ou après-demain on n’aurait pas de la part du ministre l’interdiction aussi d’utiliser la pénicilline car elle peut donner des allergies graves ? L’immixtion de la politique dans la médecine ou l’ingérence de pseudo-scientifiques auprès des médecins généralistes est extrêmement dangereuse. Je ne sais pas si la chloroquine marche comme remède au Covid-19. Et je ne prends pas parti. Mais je crois que ce qu’on est en train de faire est quelque chose de catastrophique. 

(…)

Elisabeth Lévy. Vous me dites qu’on peut réduire les dépenses (de l’hopital), bien que la demande des citoyens pour leur santé soit à la fois énorme, mais aussi légitime et incompressible. 

Bernard Debré. Déjà, si vous supprimez une partie des administratifs, vous avez quand même une première source d’économies. Deuxièmement, en investissant pour faire des hôpitaux propres et nouveaux. Contrairement à ce qu’on pense, quand on opère avec du matériel moderne, cela coûte moins cher parce que la durée moyenne de séjour diminue. On peut et on doit faire de plus en plus d’hospitalisation de jour (…) Par exemple, pour opérer d’une vésicule biliaire, il y a dix ans, on était opéré et on restait une semaine sur place. Maintenant, on sort le soir même. (…) Vous avez aussi la connexion inter hospitalière et inter services qui doit mieux se faire. Pourquoi ? Parce que si vous allez dans un hôpital et qu’on vous fait un bilan, il est aujourd’hui refait dans un autre, si vous changez. De même parfois entre deux services d’un même établissement. Des économies importantes peuvent aussi être faites sur l’imagerie. Et on pourrait davantage limiter les examens. Notre matériel dans le domaine des examens médicaux est si sophistiqué que l’on fait tout en même temps, alors que le médecin n’a besoin que de quelques données spécifiques, et ne sait d’ailleurs pas lire tout un tas de résultats…

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Elisabeth Lévy. Ne faudrait-il pas aussi moduler les remboursements en fonction du caractère nécessaire, urgent ou grave de l’affection ? Nous connaissons tous des gens qui passent leur temps chez le médecin ou à faire des examens.

Bernard Debré. Malheureusement, un certain nombre de médecins de ville ou de médecins hospitaliers ne savent pas recevoir un patient et bien lui répondre quand il dit “Mais docteur, j’ai besoin de tel ou tel examen !” et se laissent aller… Quelquefois ! je ne généralise pas non plus. Il y a effectivement des actes inutiles qui alourdissent les remboursements. 

Sur le plateau d’Elisabeth Lévy, l’ancien chef du service d’urologie à l’hôpital Cochin (Paris) dresse l’état du système de santé français à l’heure du « stress test » grandeur nature du coronavirus. Regardez l’émission.

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