Grève des profs et fuite des sujets: le déroulé de l’examen 2019 est à l’image de ce qu’est devenu le bac.


« Bac 2019, une édition maudite ? » C’est ce que se demande le Huffington Post : entre la rétention de copies par des enseignants grévistes et la fuite des sujets dans un lycée parisien, l’organisation du baccalauréat de 2019 aura mis en lumière plusieurs difficultés chroniques de l’Education nationale. D’abord, les efforts des enseignants pédagogistes pour reprendre du terrain face à un Blanquer multipliant les réformes ; ensuite, le développement des logiques bureaucratiques au sein des lycées, participant de la course à l’obtention du baccalauréat.

Lyrisme du syndicalisme enseignant…

« Le gouvernement est dans une logique de mensonge quand il prétend “moderniser” l’école. En réalité, il prépare un projet de loi dont les effets prévisibles sont l’instauration d’une école à deux vitesses, la marchandisation de l’éducation nationale et la fin de l’école conçue comme le lieu de la pensée critique et de l’émancipation des enfants, nos futur.e.s citoyen.ne.s. […] Partout en France, depuis deux ans, des profs, des parents et des jeunes se lèvent pour dire non à cette ignominie. Notre voix est étouffée, nos jeunes mis à genoux. Nous résistons. Pour combien de temps ? »

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Voilà ce que déclarait, avec une verve lyrique indéniable, le collectif « Bloquons Blanquer » dans son « Appel des profs aux citoyen·ne·s encore debout » publié sur Mediapart le 20 mai dernier. Les enseignants « en lutte » réclamaient le retrait des différentes réformes portées par le ministre de l’Education nationale (que ce soit celles des filières, du bac, de Parcoursup ou de la maternelle), mais aussi des créations de postes, la titularisation d’enseignants précaires, des hausses de salaire, et le retrait des évaluations des professeurs. C’est pourquoi on a assisté, ces dernières semaines, à des grèves de surveillants du bac, puis de correcteurs bloquant les copies. Ce qui a donné lieu à une panique autour de l’annonce des résultats : la solution controversée annoncée par Blanquer a été de faire inscrire provisoirement les notes du contrôle continu sur les bulletins du bac, pour que tous les candidats soient fixés le vendredi 5. Avant-hier, la situation s’est régularisée : toutes les copies bloquées ont été reçues, les véritables notes inscrites, et les résultats des rattrapages sont peu à peu publiés.

Comme une réminiscence des mouvements de blocage l’an dernier dans les universités, la situation a finalement évolué de la même manière : le gouvernement, adoptant une posture de fermeté, n’a pas cédé face aux revendications des bloqueurs. Emmanuel Macron, au micro de France Info le 7 juillet, dénonçait ceux qui voulaient « prendre nos enfants et leurs familles en otage ». Ceux-ci se sont enlisés et discrédités auprès des élèves et de leurs parents, et ont piteusement dû admettre leur défaite, les syndicats dénonçant cependant l’« autoritarisme » du ministre. Sans juger sur le fond la pertinence des réformes de Blanquer, force est de reconnaître son opiniâtreté à porter des coups aux pédagogistes, dont la légitimité médiatique et intellectuelle est désormais de plus en plus menacée.

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Fuite des sujets

Autre incident qui a provoqué quelques remous médiatiques : des sujets de mathématiques et de géographie ont circulé quelques jours avant l’épreuve. La répression de ce type de délits est sévère, l’enquête a été mise en œuvre très rapidement : les fuites provenaient d’un surveillant du lycée Ozar-Hatorah de Créteil, qui a relayé le sujet à deux élèves, lesquels l’ont ensuite partagé à leur tour. Ce qui n’a pas manqué de susciter des réactions antisémites sur les réseaux sociaux, nous apprenait France Inter lundi. Quoi, les juifs veulent tricher ? Et en plus, ils sont protégés par le pouvoir, tout le monde le sait !

Plus édifiante que ces inepties antisémites est cependant la raison invoquée par le surveillant pour se justifier. Le Parisien rapporte : « Pour perpétuer les habituels très bons résultats de l’établissement de Créteil – qui frôle ou atteint tous les ans les 100% de réussite, à l’exception notable de l’année 2018 – son employeur lui aurait fait comprendre, sans parler frontalement de triche, qu’il serait bon de donner un coup de main à quelques élèves en difficulté ».

Le bac ne sert plus à rien

Ainsi donc, la faute reviendrait au classement des établissements selon le pourcentage de reçus au baccalauréat ; logique absurde, qui ne classe que les élèves – triés en amont – et non, évidemment, les enseignements. Quoique ce puisse être totalement faux, le fait même de penser à une telle excuse est significatif de l’atmosphère de compétition entre les lycées, souvent privés, qui veulent figurer en tête de liste. Et ceci, pas vraiment au profit de la pédagogie.

C’est qu’aujourd’hui, tout le monde a le bac ou presque ; il n’est quasiment plus un critère de sélection dans le supérieur, car celle-ci est réalisée en amont, sur le dossier des élèves, pour la majorité des formations – notamment celles inscrites sur la plateforme Parcoursup. Le nivellement se fait donc en amont, mais paradoxalement, en partie sur le critère du classement du lycée, basé sur le pourcentage d’admis au bac de l’année précédente… La sélection à l’entrée des lycées remplace désormais les résultats au bac dans la détermination des choix du supérieur, sauf pour les universités, qui devront encore accueillir le gros des troupes.

Ainsi, une fois de plus, la mise en branle de l’énorme machine bureaucratique aura montré que le baccalauréat massifié – 743 594 candidats cette année – atteint désormais le bout de sa propre logique. Et la réforme de Blanquer, pansement sur une jambe de bois, ne changera probablement pas la donne.

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