La France a la plus forte fécondité d’Europe. Est-ce dû aux immigrées ? L’Ined, l’Insee et le Collège de France se trompent dans les chiffres, selon la démographe Michèle Tribalat.


L’Ined vient de publier un Population & Sociétés signé par Sabrina Volant de l’Insee, Gilles Pison de L’Ined et François Héran du Collège de France, sur le rôle des immigrées dans la fécondité française. Son titre : La France a la plus forte fécondité d’Europe. Est-ce dû aux immigrées ?

C’est gonflé d’afficher un titre pareil quand on voit les chiffres et l’évolution récente de la fécondité en France ! « La moins faible fécondité » aurait été plus judicieux. Mais passons.

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Avec 1,88 enfant par femme en 2017, la France est dite proche du seuil de remplacement des générations. C’est écrit dans le court texte placé en exergue. Cela passait encore quand la fécondité tournait autour de 2 enfants, comme en 2010 (2,03), mais ce n’est plus acceptable avec 1,88 (et 1,86 en France métropolitaine). Ce n’est pas parce que les autres pays européens en sont encore plus éloignés que cela nous en rapproche. Cette incitation à un optimisme forcé est désolante pour une publication engageant l’Insee, l’Ined et le Collège de France et qui dit avoir laissé l’idéologie de côté !

Les analyses fécondes de nos démographes

Mais le pire est le manque de rigueur et, peut-être, de compréhension des indicateurs que ces experts sont pourtant censés maîtriser. Les auteurs, le comité de rédaction de la revue et donc l’Ined ont décidé d’avaliser les erreurs de langage de l’homme de la rue et de la presse en général lorsqu’ils parlent de la fécondité. L’indicateur conjoncturel de fécondité (encore appelé indicateur synthétique de fécondité) est donc désigné dans le texte par « taux de fécondité » sauf dans l’encadré technique. Les auteurs le signalent en page 1 sans s’en expliquer : « indicateur conjoncturel de fécondité, appelé ici taux de fécondité ». Tout démographe ne peut être qu’atterré par cette soumission à une terminologie courante mais erronée, de nature, non pas à faciliter la compréhension, mais à l’entraver.

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L’indicateur conjoncturel de fécondité n’est pas un taux. C’est une somme de taux par âge. Chaque taux rapporte les naissances des mères d’un âge donné à l’ensemble des femmes de cet âge. L’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) fait la somme de tous ces taux entre 15 et 49 ou 50 ans. Il élimine ainsi l’effet de la structure par âge qui, lui, a un impact déterminant sur le nombre de naissances.

En 2017, les femmes immigrées, avec 2,6 enfants par femme, ont ainsi contribué à près de 19 % des naissances, mais à seulement 6 % de l’indicateur conjoncturel de fécondité (1,88 au lieu de 1,77 pour les seules natives).

Erreur de calcul 

Faire comme s’il s’agissait d’un taux empêche précisément de comprendre l’importance de la structure par âge. Et, malheureusement, c’est bien comme un taux que les auteurs l’interprètent lorsqu’ils essaient d’expliquer la différence d’impact de la présence immigrée sur le nombre de naissances et sur l’ICF.

Les auteurs prennent un exemple fictif : « Imaginons 75 femmes non immigrées (natives) et 25 immigrées, avec une moyenne identique de deux enfants par femme dans les deux groupes. Les immigrées contribueront aux naissances dans une proportion de 25 %, sans rien modifier au taux de fécondité. »

C’est faux, car ils ne retiennent ainsi que deux facteurs susceptibles d’agir sur le nombre de naissances : « le nombre de naissances est le produit de deux facteurs indépendants : le nombre de femmes en âge d’avoir des enfants et leur propension à en avoir ». La réduction de l’ICF à un taux facilite cette bévue.

Il est facile de démontrer leur erreur en prenant un exemple tout aussi fictif où la proportion de femmes immigrées est de 25 %, mais où l’impact sur les naissances est bien plus important. Il suffit que les femmes immigrées soient beaucoup plus jeunes que les natives.

Imaginons un territoire sur lequel vivraient 4 266 femmes âgées de 15 à 49 ans, dont 25 % seraient immigrées, mais dont la structure par âge serait bien différente de celle des natives (tableau ci-dessous). Les natives seraient plus âgées que les immigrées. Natives et immigrées auraient exactement, non seulement le même ICF, mais la même distribution des taux de fécondité par âge. À chaque âge, la propension d’avoir des enfants serait exactement la même, celle mesurée en France métropolitaine en 2017 par l’Insee (ICF=1,86). La part des naissances immigrées ne serait alors pas de 25 % mais, dans cet exemple, de 49 % (tableau ci-dessous, chacun peut refaire les calculs) !

Feuille de calcul des naissances à partir d’une répartition par âge fictive des natives et des immigrées et des taux de fécondité par âge en France métropolitaine en 2017 mis en ligne sur le site de l’Insee.

Comment cela peut-il échapper à des experts dont on suppose (à tort ?) qu’ils maîtrisent parfaitement les outils qu’ils utilisent ? Et il a fallu que trois institutions joignent leurs forces, sous le label Ined qui, je le rappelle, est l’acronyme d’Institut national d’études démographiques (je souligne), pour se vautrer pareillement ! C’est affligeant pour la démographie. Et cela ne date pas d’aujourd’hui.

Des erreurs répétées

En fait, ce Pop&Soc est plus ou moins un resucé de celui publié en 2007 par deux des auteurs (Deux enfants par femme dans la France de 2006 : la faute aux immigrées ?, Gilles Pison et François Héran, Pop&Soc n° 242) dans lequel, les mêmes impropriétés et les mêmes erreurs étaient déjà là. La conclusion est à l’identique, y compris sur les bienfaits de la politique familiale, ce qui ne manque pas d’audace compte tenu des rabotages qu’elle a subis. On y retrouve exactement la même dernière phrase visant à expliquer la fécondité plus élevée des natives en France par rapport aux autres pays européens : « impossible de le faire sans évoquer les effets d’une politique de soutien à la famille pratiquée avec constance par la France depuis soixante-quinze ans et dans un large consensus. Mais ceci est une autre histoire… » La seule variante, comme nous sommes en 2019, a été de remplacer soixante ans par soixante-quinze ans. L’exemple fictif est aussi repris du texte de 2007 et il est déjà question, hélas, du taux de fécondité, sans autre explication ! L’entêtement dans l’erreur est affligeant à douze ans d’écart !

On retrouve aussi, dans l’introduction, le même passage qu’en 2007, à quelques variantes près.

2007 : « Mais le niveau de fécondité de la métropole n’est-il pas lui-même fortement gonflé par l’immigration ? Cette idée très répandue traduit souvent la hantise d’un rapport de forces numérique entre Français et étrangers (ou autochtones et immigrés) qui deviendrait défavorable aux premiers. Laissons de côté les aspects idéologiques pour nous limiter aux faits. »

2019 : « Le niveau de fécondité de la métropole n’est-il pas lui-même fortement gonflé par l’immigration ? Cette idée très répandue traduit souvent la hantise d’un rapport de forces numérique entre les natifs de France et les immigrés qui mettrait en péril l’identité nationale. Laissons de côté les aspects idéologiques pour nous limiter aux faits. »

Les auteurs ont laissé, négligemment, la référence à la France métropolitaine alors que les données du Pop&Soc de 2019 portent essentiellement sur la France entière hors Mayotte.

Mais, en 2007, les auteurs n’avaient pas encore eu l’idée saugrenue de légitimer la définition française des immigrés par les Nations unies. Ce n’est pas la première fois que l’Ined, dans ses publications, commet cette bourde. Je l’ai signalée ici à propos d’un autre Pop&Soc et ici à propos du livre de François Héran publié en 2017. L’Ined le fait cette fois avec l’approbation de l’Insee et du Collège de France !

Hantise et péril pour l’identité nationale

Les Nations Unies n’emploient pas le terme « immigré » qui, en anglais n’a pas d’équivalent simple. On parle alors de stock de migrants qui équivaut à ce qu’on désigne en anglais par “foreign born population”. Pour les Nations Unies, il s’agit de l’ensemble de personnes qui résident dans un pays sans y être nées. La définition française se limite aux personne nées à l’étranger qui se sont installés en France comme étrangères, quelle que soit leur nationalité actuelle1. Les immigrés ne comprennent pas ainsi les Français nés français à l’étranger.

Pour finir, il faut revenir sur l’introduction qui évoque « la hantise d’un rapport de forces numérique entre les natifs de France et les immigrés qui mettrait en péril l’identité nationale ». Cette hantise serait à l’origine de la croyance selon laquelle la fécondité immigrée expliquerait, à elle seule, la relativement bonne position française en Europe.

L’indicateur conjoncturel de fécondité est un outil technique qui n’a pas d’autre traduction, dans l’esprit des gens, que la présence d’enfants d’origine étrangère que leurs enfants côtoient sur les bancs de l’école. Or ces enfants sont là parce qu’ils sont venus ou, le plus souvent, parce qu’ils sont nés en France. Quand ils parlent de fécondité, c’est à cela que les non experts pensent et pas à un indicateur que les experts eux-mêmes n’ont pas l’air de bien maîtriser et qu’ils sont incapables de leur expliquer correctement. Si les non experts font un mauvais usage de l’expression « taux de fécondité », ils ont des excuses. Les experts n’en ont pas.

Gérard Calot manque terriblement à l’Ined

Une pensée pour Gérard Calot, qui fut directeur de l’Ined pendant près de 20 ans jusqu’en 1992. Pour lui, Population & sociétés était la vitrine de l’Ined et il relisait chaque numéro avant parution avec un soin tout particulier. Jamais il n’aurait laissé publier un texte pareil. Il doit se retourner dans sa tombe.

On se plaint aujourd’hui de la défiance des Français à l’égard de leurs élites, mais la confiance nécessite que ces élites usent de leur expertise avec rigueur et honnêteté, sans condescendance à l’égard des Français. Tout le monde peut bien sûr se tromper, faire des erreurs, mais la répétition obstinée et à courte vue de ces erreurs, conjuguée à une certaine suffisance et à la prétention de corriger les stéréotypes des autres, est devenue insupportable. Les élites sont censées éclairer les Français, avec la modestie qui convient, sans chercher systématiquement à les prendre en défaut.

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