L’article de Wikipédia sur Al-Andalus est l’objet d’une interminable bataille historique entre contributeurs: la période de domination musulmane de la péninsule ibérique a-t-elle oui ou non été un paradis multiculturel ?


Al-Andalus désigne la domination totale ou partielle de la péninsule ibérique par les musulmans, de 711 jusqu’à la chute du royaume de Grenade en 1492. La période, qui aurait pu rester un domaine de spécialistes, est en fait régulièrement convoquée pour éclairer les débats contemporains sur la coexistence pacifique des religions et la compatibilité de l’Islam avec les Lumières.

Le principal contributeur s’appelle « Isl@m »

Sur 781 années, une sélection des meilleurs moments d’Al-Andalus permet d’écrire des chapitres entiers décrivant comment juifs et chrétiens ont vécu en paix, protégés par des califes éclairés. Un historien peut facilement démontrer, à l’inverse, que les « dhimmis », juifs et chrétiens, étaient discriminés de multiples manières. Ils devaient circuler à dos d’âne, les chevaux étant réservés aux musulmans ; leur témoignage ne valait pas celui d’un musulman en justice ; ils étaient soumis à un impôt spécial, la « jizya » ; dans les moments de tension, ils ont été acculés à la conversion ou à la mort.

L’auteur de l’article sur Al-Andalus a choisi son camp. Il écrit, dès le deuxième paragraphe, que « Al-Andalus devint dès le IXe siècle un foyer de haute culture au sein de l’Europe médiévale, attirant un grand nombre de savants et ouvrant ainsi une période de riche épanouissement culturel ». On ne peut pas dire que le contributeur avance masqué : il a choisi comme pseudonyme, « Isl@m ».

« C’est exactement le genre d’article qui ôte de la crédibilité à Wikipedia »

Ecrit en 2008, l’article passe relativement inaperçu pendant quatre ans, puis c’est l’offensive. « C’est exactement le genre d’article qui ôte de la crédibilité à Wikipedia », écrit un contributeur anonyme le 9 septembre 2012. Il dénonce une tentative visant « à faire accroire une certaine vision romancée qui fait le lit de mouvements islamistes, tels les salafistes. C’est même grave. Ça ressemble parfois à une succession de copié-collé des contes qu’on peut lire sur les sites islamistes » (sic).

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Isl@m lui répond deux jours plus tard. « Ayant rédigé aux 3/4 cet article et ayant consacré énormément de temps, les termes de ‘manipulateurs’, ‘d’islamistes’ ou de ‘menteurs’ me sont directement destinés (…) Si il y a quelque chose à modifier c’est OK, mais je souhaite un minimum de rigueur ». La bataille est lancée. Elle va durer des années, la page étant modifiée des centaines de fois, jusqu’à devenir une longue juxtaposition d’éléments pro-âge d’or et d’éléments anti-âge d’or.

« La principale source pour cet article est un historien du XIXème siècle. »

Par exemple, l’article explique que les Arabes ont transmis à l’Europe occidentale les techniques architecturales byzantines. « Dans le domaine des arts, l’influence venue de Byzance et de Perse, dans le domaine de l’architecture, parvient en Europe occidentale par l’intermédiaire andalou. Plusieurs églises romanes du sud de la France entre le XIIe siècle et XIIIe siècle présentent une architecture semblable aux mosquées et palais d’Al Andalus. » Le passage est illustré par une photo de la cathédrale du Puy-en-Velay, mais avec une légende qui suggère au contraire que ce sont les architectes arabes qui ont copié les occidentaux ! La cathédrale du Puy est d’inspiration byzantine carolingienne, et « la mosquée de Cordoue (…) reprend cette tradition architecturale, déjà présente dans l’Hispanie wisigothique ».

Sur Wikipedia, quand les désaccords deviennent trop vifs et virent à la « guerre d’édition », les modérateurs cherchent un compromis, en présumant la bonne foi de chacun. C’est seulement en dernière extrémité qu’ils bloquent des contributeurs et suspendent des articles. Concernant Al-Andalus, « el comandante » tend la perche à Isl@m en septembre 2012 : « Il existe une longue tradition historiographique idéalisant la tolérance d’Al-Andalus, qui a été souvent contredite ou pour le moins fortement nuancée par les recherches de la fin du XXe siècle ; je ne sais pas quelle part cet article fait à ces anciens textes historiques… » Isl@m admet que ses références datent un peu. « La principale source pour cet article est Dozy Reinhart Pieter Anne, historien du XIXème siècle. » Pour autant, il ne lâche rien.

Al-Andalus, enfer ou paradis ?

De mois en mois, l’article s’enfonce dans l’incohérence érudite. « La tolérance faisait partie intégrante de la société andalouse. » Puis, onze lignes plus bas : « La différence entre les religions se traduit par un ensemble de discrimination religieuses. »

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La rubrique « Âge d’or des sciences et de la culture » nous apprend que « l’Islam aurait ralenti l’échange de science, d’art et de poésie de l’Espagne avec l’Europe « . Sept lignes plus loin, la même rubrique insiste sur « le rôle joué par la péninsule Ibérique et Al-Andalus, où l’on a traduit de l’arabe au latin les principaux textes mathématiques, astronomiques et astrologiques dont la réception allait préparer en Europe la révolution scientifique moderne »!

Un débat très contemporain

« Je trouve l’article globalement mauvais, nous passons notre temps justifier si, oui ou non, les relations entre Al Andalus et les chrétiens ont été bonnes ou mauvaises, et s’il y a eu un apport dans la civilisation occidentale. Bref, à la lecture, on ressent plus les tensions entre les rédacteurs qu’on apprend quoique ce soit  » (sic), analyse Vatekor en mai 2018. Il suggère une porte de sortie. « Globalement, ce qui politise le sujet d’Al-Andalus, c’est la notion de Convivencia (coexistence pacifique, ndlr). Or, la quasi totalité des historiens espagnol ont abandonné cette notion » (sic). Selon Vatekor, il faudrait s’inspirer de la page en espagnol, factuelle, expurgée de tout débat sur la « Convivencia », traitée dans un autre article (que résume la rubrique « Mythe ou réalité » de l’article en français). « Bien des historiens espagnols tentent de lutter contre les réminiscences de ce concept dans la sphère grand public, sa mythification à des fins très politiques, et les parallèles spécieux entre le monde contemporain et Al-Andalus », termine Vatekor. Le parallèle est d’autant plus spécieux que l’existence d’un âge d’or si lointain ne dirait pas grand-chose de l’islam contemporain, dont le bilan en matière de tolérance religieuse et d’épanouissement culturel est encore plus difficile à défendre que celui des califes de l’an mil…

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