En se jouant des siècles comme de la géographie, Thomas B. Reverdy signe une anthologie pleine de poésie sur l’idée de ville. Un kaléidoscope littéraire qui reflète les multiples vies citadines.

Qu’est-ce qu’une ville, comment y vit-on, qu’y cherche-t-on ? Pour répondre à ces questions, Thomas B. Reverdy convoque la littérature et la richesse des siècles qu’elle charrie. Mais il abandonne la pesanteur d’une anthologie monolithique pour se munir d’un kaléidoscope afin d’explorer le bouillonnement urbain en toute liberté. Une liberté formelle d’abord, le recueil se découpant en six parties pleines de promesses poétiques (tenues) : nouveaux venus en ville ; les personnages d’une ville ; la ville rêvée ; une ville où se perdre ; rencontres ; inventaires. Une liberté de plume ensuite, les écrivains pouvant, devant, plus que quiconque, tout se permettre. Il y est question de Paris, bien sûr, à travers la déception, voire le dégoût que la saleté de la capitale inspire à Rousseau, les panoramas si vivants brossés par Louis-Sébastien Mercier, les fabuleuses descriptions obsessionnelles de Perec, ainsi que les portraits de ces pauvres hères qui nourrissent l’œuvre de Zola et de Hugo. C’est presque toujours par les marges qu’on aborde la ville, relève Reverdy, par ses banlieusards, ses prostituées et ses « misérables ».
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Direction New York, cette « ville debout », écrit Céline, alors que « chez nous, elles sont couchées les villes », « celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout ». À Manhattan, Baudrillard peine à ordonner les sentiments contradictoires qui lui viennent face à cette ruche humaine, ces millions de gens seuls qui « ne s’additionnent pas. Au contraire, ils se soustraient les uns aux autres ». En voir certains manger seuls en public, sur un banc, contre un mur, est pour lui plus triste encore que la misère et la mendicité – même les bêtes, souligne-t-il, font honneur de se partager ou de se disputer la nourriture.
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Borges l’avoue : « Les rues de Buenos Aires sont déjà passées dans ma chair. » Et les rêves tranquilles de Cortázar se lovent dans une maison perdue dans un jardin, non loin de la capitale argentine. Se jouant du temps comme de toute contrainte géographique, les pages réunies par Reverdy nous mènent aussi chez Howard Phillips Lovecraft, le « reclus de Providence » (Rhode Island), qui a fait de sa ville natale un personnage de ses romans d’épouvante. Elles nous font monter dans le taxi avec Richard Brautigan à Tokyo, un vendredi soir, quand le quartier de Shibuya se mue en une « gigantesque surboum de Japonais » ; on accompagne Houellebecq dans les rues de Rouen, un dimanche, qui, ne retrouvant pas sa voiture, se met à observer les passants : « je me sens différent d’eux, sans pour autant pouvoir préciser la nature de cette différence » ; on peine à suivre la course fiévreuse de Raskolnikov dans le Saint-Pétersbourg de Dostoïevski ; comme on se faufile difficilement dans la foule et la circulation folle du Berlin d’Alfred Döblin. « La rue assourdissante autour de moi hurlait », lâchait déjà Baudelaire…
« Tous les chemins vont vers la ville », écrit Émile Verhaeren, comme ils mènent à Rome. Les Anciens l’appelaient en latin urbs (« la ville »), comme s’il n’y en avait qu’une ; une évidence.
Écrire la ville. Anthologie littéraire, Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2026. 160 pages
Écrire la ville: Anthologie littéraire
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