Au coude à coude dans les sondages avec le fils Bolsonaro, le président sortant multiplie les mesures sociales ultra-coûteuses pour l’État. Au premier tour, le candidat de droite avait bénéficié d’un vote caché.
La campagne du second tour, très incertain, de la présidentielle brésilienne qui aura lieu ce dimanche 25 octobre est venue confirmer que Lula, le président sortant, est bel et bien, malgré son air bonhomme, un politicien retors toujours accro au pouvoir et aussi une bête électorale. Trois fois président (2003-2007, 2007-2011, puis à partir de 2023), il brigue un 4ᵉ mandat alors qu’il fêtera son 81ᵉ anniversaire deux jours seulement après la tenue de ce scrutin. En tout, il aura été candidat à la magistrature suprême sept fois et, qui plus est, a été l’éminence grise de celle qui lui avait succédé à la tête de l’État fédéral, Dilma Rousseff (2011-2016), destituée à l’entame de son 2ᵉ mandat pour falsification des comptes publics. On disait d’elle qu’elle n’était que l’ombre portée de Lula.
Si son rival de droite, Flávio Bolsonaro, 45 ans, sénateur et fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro — condamné à 27 ans de prison pour une tentative de coup d’État « discutable » selon ses partisans —, l’emporte, ce qui se profile comme fort possible si l’on en croit les derniers sondages, sa victoire aura des conséquences cruciales pour tout le continent américain, mais aussi pour les BRICS qui regroupent, outre le Brésil, quelque 70 pays dits émergents dont, et non des moindres, la Russie, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud.
La quasi-totalité de l’Amérique latine basculera alors à droite et, comme s’y est engagé Bolsonaro, son pays rejoindra le « Bouclier des Amériques », une alliance continentale contre le crime organisé lancée par Trump. En vérité, celle-ci est bien une alliance politique sous couvert technique, regroupant tous les régimes de droite du continent. Ne resteraient à gauche que le Mexique, l’Uruguay, le Nicaragua et Cuba. Concernant les BRICS, le Brésil en a été, sous le mandat de Lula, l’un des fondateurs avec la Russie, la Chine et l’Inde, et en est l’un des piliers. Son retrait annoncé par M. Bolsonaro rendrait leur avenir incertain. D’autant plus que l’accord Poutine-Trump sur le gazole, et d’autres probables à venir, incitera sans doute à terme la Russie à prendre ses distances avec ces derniers, dont la raison d’être était de se vouloir une alternative à la domination des États-Unis.
Une bombe
Deux semaines avant que les 156 millions d’électeurs ne retournent aux urnes pour ce second tour, Bolsonaro était donné vainqueur. La totalité des sondages lui accordait une moyenne de 52 % des intentions de vote contre 48 % à son rival, la marge d’erreur étant de 1 point en plus ou en moins. C’est alors, deux jours avant le premier débat télévisé entre les deux candidats, le dimanche 11 octobre, et douze jours avant la tenue du scrutin, que Lula a lancé une bombe. Il annonçait qu’il allait faire adopter d’urgence une loi qui exonérerait 3,6 millions d’autoentrepreneurs de leurs arriérés d’impôts et que le Trésor public rachèterait, en plus, 95 % de leurs dettes auprès des banques. Célérité législative surprenante, la loi a été adoptée et promulguée quatre jours avant que les urnes ne rendent leur verdict. Son coût serait de près de quatre milliards de dollars. En plus, s’ils le souhaitent, les bénéficiaires auront accès à une aide équivalente à 1 000 dollars[1] pour renouveler « leur outil de travail ».
Il convient de signaler qu’à l’issue du premier tour, remporté à la surprise générale par Bolsonaro, celui-ci a devancé Lula de deux millions de voix, 56 millions de suffrages s’étant portés sur son nom contre 54 sur celui de son rival (soit 47 % contre 45 %). Il a bénéficié d’un vote caché. Son score a été en effet supérieur de 7 à 10 points aux prédictions que lui attribuaient respectivement les différents sondages.
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Et comme si l’abandon de ce recouvrement d’impôts impayés ne suffisait pas à convaincre les indécis, Lula s’est entre-temps livré par décrets à une farandole de mesures sociales. Dans la foulée, il a majoré « la Bourse familiale », une allocation que reçoivent 50 millions des familles les plus pauvres, de 15 %, la portant à 137 dollars. Il a aussi annoncé que son versement serait exceptionnellement anticipé. Son octroi est subordonné à l’obligation pour ces familles de scolariser leurs enfants et de les faire vacciner. Pour se justifier, il a dit qu’il venait de découvrir qu’elle n’avait pas été revalorisée depuis des années.
Tout aussi surprenant, il a soudainement fixé la semaine de travail à 40 heures au lieu de 44 sans réduction de salaire, et promis la gratuité des transports urbains pour que « les travailleurs profitent de ce gain de temps libre ». Aux étudiants de l’enseignement public, il va allouer une bourse de 140 dollars qui leur sera versée mensuellement pendant les dix mois de l’année universitaire. Et à la fin de leurs quatre ans d’études, s’ils sont diplômés, ils auront droit à un livret d’épargne d’un montant total de 2 000 dollars, alimenté à raison de 500 dollars chaque année révolue, pour se lancer dans la vie active. Le montant de cette bourse mensuelle correspond presque à la moitié du salaire minimum, qui est de 324 dollars. Des prêts bonifiés seront également accordés aux taxis pour renouveler leurs véhicules, en plus d’une exemption exceptionnelle durant 60 jours des taxes sur les carburants.
Egalité technique
Le quotidien O Estado de S. Paulo, l’équivalent du Figaro au Brésil,a posé la question de savoir comment il comptait financer cette soudaine, tardive et sans précédent générosité sociale. Le déficit budgétaire brésilien s’élève déjà à un peu plus de 8 % du PIB (5,1 % en France). La croissance a brusquement ralenti ces deux dernières années : elle était de 3,2 % en 2024 et est estimée entre 1,6 et 1,9 % pour l’année en cours.
De toute évidence, cette débauche de mesures s’apparente à une vaste tentative d’achat de votes que la presse internationale, et notamment française, a passée sous silence. On imagine volontiers quelle aurait été l’indignation de celle-ci si un président sortant du bord politique opposé s’était montré aussi dispendieux…
Cependant, il semble que cette manne « providentielle » n’a pas eu l’effet escompté auprès de l’électorat, à savoir provoquer un renversement de tendance décisif. Certes, Lula a réduit son retard sur Bolsonaro. Selon l’ultime sondage de l’institut Quaest, ce dernier conserve un avantage d’un maigre petit point, 46 % contre 45 %. Les 9 % restants représentent les indécis (2 %) ainsi que les votes nuls et blancs (7 %). Pour les analystes, les deux candidats sont dans ce qu’ils qualifient d’« égalité technique », la différence entre eux s’inscrivant dans la marge d’erreur des 2 %.
Dès lors, le second débat sur Globo, la première chaîne télévisée, qui les opposera vendredi — moins de 48 heures avant l’ouverture des bureaux de vote —, s’annonce déterminant. La moindre faille peut être fatale. Le premier débat avait tourné à l’avantage de Bolsonaro, d’après la presse brésilienne. Et l’on ne peut pas exclure qu’il dispose, à l’instar du premier tour du 4 octobre, d’un vote caché conséquent, tant sa candidature a été diabolisée par la plupart des médias au point que bien des sondés se seraient gardés de confier aux instituts de sondage vers qui allait leur préférence.
[1] Le taux de change était le jeudi 23 octobre de 0,89 euro pour un dollar.




