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En Syrie, on change les dirigeants, pas les ennemis

Israël a toujours un drôle de voisin, qui endoctrine les futures générations à la violence


En Syrie, on change les dirigeants, pas les ennemis
Idlib, Syrie, octobre 2026 © Moawia Atrash/DPA/SIPA

Sous Ahmed al-Sharaa, les manuels scolaires révèlent une inquiétante continuité idéologique: glorification du jihad, héroïsation de terroristes et antisémitisme. Pendant que l’Occident applaudit le changement, que prépare-t-on dans les écoles syriennes?


Pendant que les dirigeants occidentaux accueillent et soutiennent Ahmed al-Sharaa, ancien chef djihadiste devenu président de la Syrie, pendant que les chancelleries saluent sa prétendue modération, quelque chose de beaucoup plus profond se joue loin des caméras, dans les salles de classe syriennes.

On y prépare la prochaine génération

Une enquête publiée le 19 octobre 2026 par l’organisation IMPACT-se1, spécialisée dans l’analyse des programmes scolaires, apporte des éléments particulièrement troublants. Ses chercheurs ont examiné 130 manuels scolaires syriens utilisés pendant l’année 2025-2026, en les comparant à ceux de l’époque Assad.

Le résultat est édifiant. Le culte du dictateur a disparu. Mais l’endoctrinement, lui, n’a pas disparu. Il change de langage, de références et de justification. Là où l’ancien régime exaltait le nationalisme arabe, le nouveau pouvoir privilégie une identité islamique dépassant les frontières syriennes. Et l’ennemi, lui, reste remarquablement le même.

La patrie s’efface devant la « Oumma »

L’un des changements les plus révélateurs concerne la définition même de l’appartenance. Sous Assad, les manuels mettaient en avant la patrie et le nationalisme arabe. Désormais, l’appartenance à la communauté musulmane, la « Oumma », prend progressivement le pas sur l’identité nationale syrienne.

Selon le rapport, dans un manuel de troisième année (environ 8–9 ans), la mission éducative n’est plus simplement présentée comme une préparation au service de la patrie, mais comme une préparation au service de la religion et de la communauté musulmane.

Que deviennent alors les chrétiens, les Druzes, les Alaouites, les Kurdes et tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette définition de la nation ? Le rapport souligne justement la marginalisation des minorités et le recul des références à la coexistence religieuse.

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Que dit Monsieur Emmanuel Macron, qui avait loué « la pluralité de la Syrie » dans l’enceinte de la mosquée des Omeyyades le 6 juillet 2026 ? J’avais déjà attiré l’attention sur le symbole que constituait cette visite pour le président d’une République laïque. Il pouvait parfaitement signer ce registre ailleurs.

La Syrie, cette mosaïque historique de peuples, de religions et de cultures, risque de voir son identité nationale rétrécie à mesure que s’élargit la place de l’idéologie religieuse islamique. Le tout sous les sourires béats de ceux qui prétendent accompagner sa renaissance.

Dès l’enfance, apprendre à combattre

Les exemples reproduits dans l’enquête sont particulièrement préoccupants. Dans un manuel d’éducation islamique de quatrième année (environ 9–10 ans), une leçon enseigne que défendre la patrie et les lieux saints constitue un moyen d’échapper au feu de l’enfer. Une illustration représente des enfants palestiniens lançant des pierres sur un char portant une étoile de David. Les élèves sont invités à expliquer comment ces « enfants des pierres » défendent leur pays. Plus loin, en huitième année (environ 13–14 ans), un exercice demande aux élèves d’imaginer de nouvelles armes pour combattre « l’ennemi sioniste ».

Ce passage existait déjà sous Assad. Mais le nouveau régime a choisi de le conserver, alors même qu’il modifiait d’autres contenus.

En cinquième année (environ 10–11 ans), les élèves étudient également un poème consacré à Dalal al-Mughrabi, présentée comme une héroïne de la libération. En mars 1978, elle dirigea une attaque terroriste sur la route côtière israélienne, au cours de laquelle 38 civils furent tués, dont 12 enfants. Dans le manuel, les élèves sont invités à présenter sa personnalité devant leurs camarades.

Imaginons un instant ce que signifie cet enseignement pour un enfant. Une femme ayant participé au massacre de civils devient un modèle scolaire. Le terrorisme est absorbé dans un récit héroïque.

J’ai grandi en Syrie. Je connais cette manière de fabriquer des héros, de transformer des assassins en combattants glorieux, de présenter la haine comme une vertu patriotique. Je sais combien ces récits peuvent s’installer profondément dans l’esprit d’un enfant. On ne lui apprend pas nécessairement à tuer. On lui apprend d’abord à admirer ceux qui ont tué. La nuance que l’Occident ne comprend pas est pourtant là, très claire.

C’est ce que j’appelle le conditionnement à la haine et à la mort. L’endoctrinement.

Les Juifs, éternels coupables

Le rapport révèle également la persistance de stéréotypes antisémites dans plusieurs manuels. Dans une leçon de sixième année (environ 11–12 ans) consacrée à la bataille du Fossé, les élèves apprennent que la trahison et les coups portés dans le dos figurent parmi les caractéristiques des Juifs. Un exercice reprend cette idée en présentant la rupture des engagements et la trahison des promesses comme des traits propres aux Juifs.

On ne parle plus ici d’une critique de la politique israélienne. On ne parle même plus du conflit israélo-arabe. On attribue à un peuple entier des caractéristiques morales négatives, présentées comme des vérités transmissibles aux enfants.

En dixième année (environ 15–16 ans), un manuel conteste également la continuité historique entre les Juifs contemporains et les anciens Hébreux, contribuant ainsi à délégitimer le lien historique du peuple juif avec la terre d’Israël.

L’hostilité envers Israël traverse d’ailleurs les programmes. Les attentats-suicides de la seconde Intifada sont présentés comme des opérations de martyre, tandis que les tirs de roquettes contre des localités israéliennes sont valorisés.

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Dans un manuel de géographie, les nouvelles autorités ont supprimé les références à certains territoires revendiqués sous Assad, notamment en Turquie et en Iran. En revanche, la Palestine demeure présentée comme occupée par Israël. Autrement dit, le nouveau pouvoir sait parfaitement réviser les programmes lorsqu’il le souhaite. Les références susceptibles de contrarier certains partenaires régionaux disparaissent. Pourquoi, alors, l’Occident, qui soutient financièrement cette nouvelle Syrie, n’exige-t-il pas la révision des autres contenus, notamment ceux qui concernent Israël et perpétuent la haine et la violence ?

L’hostilité envers Israël, elle, demeure. Est-ce simplement un héritage du passé ? Ou le signe que le nouveau régime syrien s’accommode d’une idéologie qui continue à désigner Israël comme un ennemi fondamental ? La question mérite d’être posée aux partenaires occidentaux.

Ce que l’Occident refuse de regarder

Depuis la chute de Bachar al-Assad, les dirigeants occidentaux semblent fascinés par la transformation d’Ahmed al-Sharaa. L’ancien Joulani, passé par la mouvance d’Al-Qaïda, a abandonné son apparence de chef de guerre pour adopter celle d’un responsable politique fréquentable. Il parle désormais de stabilité, de reconstruction, de souveraineté et de coopération. Il a appris le langage que l’Occident souhaite entendre. Mais pendant que les chancelleries se félicitent de ses déclarations, qui examine sérieusement ce que son gouvernement enseigne aux enfants ? Qui conditionne la reconnaissance politique à des progrès mesurables dans l’éducation, la liberté de conscience et la protection des minorités ?

Abou Mohammed al-Joulani, Damas, Syrie, 8 décembre 2024 © Omar Albam/AP/SIPA

Car le rapport montre que le changement ne se limite pas à Israël. Les références à l’égalité entre les femmes et les hommes reculent. Certaines représentations féminines sont modifiées pour imposer des vêtements religieux plus stricts. Des éléments scientifiques, notamment concernant l’évolution, sont supprimés ou révisés.

Je ne prétends pas que tous les enfants syriens adhéreront à ces enseignements. La société syrienne est infiniment plus diverse que l’idéologie de ceux qui prétendent la gouverner. Mais les programmes scolaires indiquent ce qu’un pouvoir juge digne d’être transmis, valorisé et normalisé. Et lorsque l’antisémitisme, la glorification de la violence et la primauté d’une identité religieuse traversent ces programmes, il serait irresponsable de n’y voir que des détails secondaires.

La Syrie mérite mieux qu’un nouvel endoctrinement

La chute du régime Assad était une nécessité historique pour un peuple qui a subi des décennies de dictature, de répression et de terreur. Mais la disparition d’une dictature ne garantit pas la naissance d’une société libre. Et dénoncer les orientations idéologiques du nouveau pouvoir ne revient en aucune manière à regretter l’ancien.

Après tant de souffrances, les Syriens méritent autre chose qu’un changement de propagande. Ils méritent une école qui apprenne à penser plutôt qu’à obéir, à comprendre plutôt qu’à haïr. Une école dans laquelle chaque enfant, quelle que soit son appartenance religieuse ou ethnique, puisse se reconnaître comme citoyen à part entière. Une école qui prépare les enfants à vivre, pas à mourir en martyrs.

J’ai connu cette Syrie où Israël était présenté comme l’ennemi absolu, où les Juifs étaient enfermés dans des caricatures et où l’on nous apprenait très tôt ce qu’il fallait penser avant même de nous apprendre à réfléchir.

On ne déradicalise pas un pays avec des poignées de main

C’est peut-être la plus grande erreur de la diplomatie occidentale contemporaine : croire qu’un dirigeant qui change de discours a nécessairement changé de convictions. Mais les idéologies ne disparaissent pas parce que leurs représentants apprennent à changer de costume. Elles peuvent changer de vocabulaire, modifier leurs alliances, adapter leurs méthodes et attendre des circonstances plus favorables.

C’est précisément ce que j’appelle l’islamisme reconditionné. Non pas une transformation démontrée des convictions, mais une présentation nouvelle destinée à obtenir une acceptabilité politique.

L’enquête d’IMPACT-se ne permet pas, à elle seule, de prédire les intentions futures d’Ahmed al-Sharaa. Elle fournit néanmoins un indicateur concret de la direction idéologique prise par son administration.

La France, l’Europe et les États-Unis devraient demander des engagements vérifiables sur la réforme des programmes scolaires. Pas simplement des déclarations de tolérance. Des changements réels. Car le problème est de savoir quelle génération on contribue à former pour demain. La véritable transformation de la Syrie se mesurera au jour où un enfant syrien pourra ouvrir son manuel scolaire sans y apprendre à haïr les Juifs, à glorifier les terroristes ou à considérer Israël comme un ennemi héréditaire. Ce jour-là, nous pourrons commencer à parler de changement. En attendant, le nouveau pouvoir syrien a changé les portraits accrochés aux murs. Mais dans les livres des enfants, les vieux ennemis sont toujours là. Et l’Occident continue de sourire. N’est-ce pas, Monsieur Emmanuel Macron ?

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  1. IMPACT-se, l’Institut pour le suivi de la paix et de la tolérance culturelle dans l’éducation scolaire, est une organisation non gouvernementale de recherche israélienne qui promeut une éducation à la paix, à la tolérance et à la non-violence. Sa méthode publiée analyse les textes et les illustrations des manuels à partir de critères issus notamment de déclarations de l’UNESCO et de l’ONU. Ces critères explicites et la confrontation des exemples cités aux manuels permettent de vérifier ses analyses et d’en discuter les conclusions. Cette référence méthodologique ne constitue pas une validation de ses rapports par l’UNESCO. ↩︎



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Faraj Alexandre Rifai est français d'origine syrienne

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