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Silence à l’autre bout du tunnel

Une tribune libre de Maïa Brami, "Jusqu’à sentir battre leur cœur" (L'Observatoire, 2025)


Silence à l’autre bout du tunnel
Une femme s'agenouille à côté de fleurs et d'un coffret commémoratif en verre sur le site du mémorial du festival de musique Nova, près de Réïm, dans le sud d'Israël, le 7 octobre 2026. L'attaque menée par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 a fait environ 1 200 morts et 251 personnes ont été prises en otage ; plus de 350 personnes ont été tuées lors du festival Nova © Tomer Neuberg/MEI/SIPA

Trois ans depuis le 7 octobre.

On a dressé des pavillons (éphémères), on a commémoré. Mais que retiendra l’histoire ? Méga pogrom, massacre, attentat ? À essayer de qualifier cette tragédie, les mots sont déjà à la peine. Que peut la langue face à l’indicible ?

Début décembre 2023, face au monde devenu fou, me vient l’urgence viscérale de sortir mes sœurs de l’angle mort : ces 350 Israéliennes violées, torturées, réduites en cendres sous l’œil des Go-Pro de leurs assassins. Le défi est de taille, échouer revient à être engloutie avec elles. Elles, ces victimes dont on a pris acte sans s’émouvoir — à de rares exceptions — avant de les recouvrir d’un voile d’indifférence.

Je me suis retrouvée en mission, sans doute la plus importante de ma vie. M’inscrivant sans le savoir dans la Khurbn-Forshung — « destruction-recherche » en yiddish, cette compilation de témoignages initiée après le pogrom de Kishinev en 1903 —, j’ai commencé à tisser le mien pour faire justice à ces femmes, faire mémoire, et ne pas perdre la raison face à la désinformation, aux biais médiatiques, et à la flambée d’un antisémitisme mondial.

Jusqu’à sentir battre leur cœur est paru le 1er octobre 2025. L’écrire a été une épreuve — Difficile de garder les yeux ouverts face à l’atrocité —, réussir à le publier une bataille sans répit d’une année, et je continue à penser que sa publication aux éditions de L’Observatoire tient du miracle vu la conjoncture actuelle. Que soient ici remerciés mes anges gardiens. Ils se reconnaîtront. Et mon éditeur, l’admirable Laurent Nunez.

Articles, témoignages, interviews, rapports internationaux, l’actualité brûlante est entrée dans mon texte au fil des jours, mais également l’histoire, celle des Juifs depuis l’Antiquité et de la haine qu’on leur porte.

Ce n’est qu’en voulant dialoguer avec ce grand-père disparu, rescapé de la Shoah, que je me suis prise à remonter le temps. Là, j’y ai découvert des travaux de recherche sur le sort abominable réservé aux Juives lors des pogroms en Galicie — où il était né — entre 1917 et 1921, la mise en scène sadique et systématique de leurs tortures en place publique. À mon grand effroi, j’ai alors compris que l’histoire est un éternel recommencement. L’histoire de mon peuple s’entend. Sous mes yeux, infligés à mes aïeules ou à mes sœurs en Israël, les mêmes sévices au détail près et dans les deux cas, une volonté génocidaire avérée.

Ce mot « génocide » dévié dans sa définition et récupéré par les porte-paroles du Hamas dès le 10 octobre 2023. Nombreux médias leur emboitant le pas, considérant les terroristes du Hamas comme des « résistants » ou des « activistes ». Face à cette guerre des mots, il me fallait rétablir la vérité en faisant la seule chose que je sais faire : écrire.

Qu’on ne se méprenne pas pour autant, rétablir la vérité n’est pas synonyme de partialité. Dans ce marasme, il y a deux peuples côte à côte liés par le destin. Pour l’écrivain qui contemple le désastre, il n’y a qu’un minuscule bout de terre éventré et des Hommes gesticulant dans un bourbier à ciel ouvert. Là était aussi le défi : m’adresser à tous — pas seulement la communauté juive — dans un texte qui puisse résonner en chacun, au-delà des clivages et des préjugés. La souffrance palestinienne se trouve dans mon roman, page après page. Leurs femmes, leurs enfants.

D’ailleurs, en mettant en lumière le sort des femmes assassinées le 7 octobre (et celles prises en otage) parmi les 1250 victimes — présentes évidemment dans mon texte —, mon prisme s’est élargi au sort des femmes en général, cette majorité tenue dans l’ombre depuis la nuit des temps.

Le féminicide reste l’arme de guerre la plus facile et la moins coûteuse pour l’ennemi, la plus efficace aussi, en ce qu’elle détruit un peuple sur des générations. En France, une femme tombe sous les coups de son conjoint tous les trois jours !

Alensara Abed Al Rahman (22 ans, tuée à Kissoufim)
Dalia Abu Mariam (Bédouine, 37 ans, tuée en route vers l’hôpital)
Faiza Abu Sabieh (65 ans, tuée à Netivot)
Mai Abu Sabieh (34 ans, tuée à Netivot)
Angeline Agirs (touriste, tuée au Festival de Re’im)
…

Voici le début de la liste des victimes du 7 octobre, toutes sont nommées à la fin de mon livre. On remarque d’emblée qu’elles n’étaient pas toutes Israéliennes ET/OU juives. On compte 20 % d’Arabes (Palestiniens, Druzes…) dans ce minuscule melting-pot pas plus grand que la Bretagne. Cette seule constatation nous sort déjà de la logique manichéenne qui a consisté à réduire ce drame à une bataille entre le Bien et le Mal, entre suppliciés musulmans et bourreaux sionistes.

Toutes ces femmes avaient un prénom, un visage, une famille. Celles revenues de l’enfer et qui ont trouvé le courage de témoigner auprès des plus hautes instances internationales n’ont reçu que de l’indifférence ou du mépris.

Aujourd’hui, trois ans après ce drame, il me semble que l’humanité tout entière « est entrée dans le tunnel de l’inconnu ». Et ici, je reprends sciemment en la détournant la formule d’un porte-parole du Hamas au centième jour de captivité des otages retenus à Gaza, phrase qui revient dans mon livre, tel un leitmotiv glaçant.

Cette humanité justement, piétinée aussi bien par les islamistes radicaux que par les sorciers de l’I.A. Les premiers utilisant la technologie des seconds pour manipuler avec une facilité déconcertante les émotions des masses, réécrivant l’histoire aux vues et au su de tous, bernant jusqu’aux grands organes de presse et les journalistes professionnels qui y travaillent.

Quand personne ne veut voir ou ne peut voir, il reste un seul espoir : réveiller l’empathie. Ici intervient alors le travail de l’écrivain. Et la langue prend tout son sens.

Comment oublier ces paroles prononcées par une dame devant mon stand lors d’un Salon du livre ? « Je vais vous en prendre deux exemplaires. Le premier pour ma meilleure amie, juive, qui se sent seule, incomprise, dévastée depuis le 7 octobre. Le second pour moi, qui suis catholique, car j’aimerais essayer de comprendre ce qu’elle ressent. »

Alors bien sûr, Jusqu’à sentir battre leur cœur a eu de très beaux échos : Raphaël Enthoven l’a qualifié de « livre merveilleux à mettre en toutes les mains », la romancière Lilia Hassaine — qui signe l’un des plus beaux romans de la rentrée littéraire — l’a élu meilleur livre 2025 sur France Inter. Yaël Scemama, rédactrice en chef d’ActuJ, le considère comme le « récit le plus complet et le plus saisissant écrit sur les violences sexuelles commises par le Hamas le 7 octobre 2023 ». Et que ceux que je ne cite pas ici n’en prennent pas ombrage et soient assurés de ma gratitude.

Mais aujourd’hui, trois ans après le massacre et un an après la parution de mon livre, je dois me rendre à l’évidence : ni ces femmes ni moi-même n’avons réussi à nous faire entendre encore tout à fait.

 Si depuis décembre 2023, je me suis dédiée corps et âme à leur dresser un tombeau, si je savais que même une fois paru, il me faudrait porter mon livre sans relâche pour le rendre visible, il y a un silence auquel je ne m’attendais pas. Qui n’a pas reçu ce livre ? ! Médias nationaux et ceux de la communauté juive, journalistes, chroniqueurs et chroniqueuses courageux dont l’écho me paraissait évident, lieux culturels et autres structures représentatives juives de France.

En Israël, j’ai bon espoir. Il est juste trop tôt.

Au Sénat, il y a un an, lors d’un colloque international organisé par ELNET, j’ai pu offrir un exemplaire en main propre à la juge Nava Ben Or, l’une des initiatrices du projet Dinah né du 7 octobre, qui veut faire évoluer le droit international pour repenser le discours sur la violence sexuelle liée aux conflits mondiaux et permettre à l’avenir d’obtenir justice face à ce crime contre l’humanité, et reconnaissance pour les survivant(e)s. Elle ne comprend pas le français, mais son émotion parlait pour elle.

De même celle de la mère de Shani Louk, otage assassinée, rencontrée en octobre 2025 lors de la journée de commémoration organisée par le Collectif 7 octobre à Paris, à qui j’ai remis le livre en lui montrant le nom de sa fille, ou encore celle du jeune Daniel Sharabi, qui a sauvé des dizaines de civils avec l’aide de son frère lors du carnage, mais qui ne se remet pas d’avoir perdu sa meilleure amie, la franco-israélienne Karine Journo, enlevée et massacrée.

Du bougeoir de shabbat sauvé des cendres de la Seconde Guerre mondiale par mon grand-père — le peintre Emanuel Proweller —, à la bougie mémorielle, tout au long de mon récit, le destin du peuple juif se reflète dans la lueur vacillante d’une flamme.

Flamme qui offre aussi la lumière à mes sœurs assassinées chaque fois que leur nom est lu ou murmuré : Jusqu’à sentir battre leur coeur est leur tombeau. Un mémorial de mots qui, je veux le croire, résistera à l’usure du temps. J’aime d’ailleurs à penser que chaque fois qu’un lecteur l’ouvre, 350 bougies s’allument, autant de flammes/femmes qui ne doivent jamais cesser d’éclairer nos cœurs, nos consciences, et nous rappeler à notre humanité.

Jusqu'à sentir battre leur cœur

Prix: 19,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,14 €



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